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LA DIGUE (PENFELD, A BREST)

Publié par Sean O'Reil

LA DIGUE (PENFELD, A BREST)

En bord de Penfeld, à Brest : De la Chapelle-Jésus à la digue

La digue : Brest rive gauche, en bord de Penfeld, située à la pointe sud de l’île factice. A l’origine, avant comblement partiel était appelée « anse de la Chapelle Jésus » ou "anse Herpin", puis au début du XIXe siècle « le petit bagne » et enfin « La digue ». Aujourd’hui elle est placée dans l’environnement d’un giratoire servi par les avenues de la Libération et la rue de l’anse Saupin ; les usagers – traduire par automobilistes pressés - l’appellent « Pont technique » ou « Pont de la Libération » nom figurant sur les plans détaillés de la ville.

Voici un lieu totalement – presque totalement - gommé de la mémoire brestoise. Hormis un arrêt de bus (La digue, ligne n°6, 2015) il ne reste pratiquement rien de cet endroit magique, point de passage obligé des balades dominicales du début du XXe siècle. De temps immémorial c’était un lieu de passage stratégique entre les rives gauche (Lambézellec) et droite (Saint-Pierre-Quilbignon) de la Penfeld ; passage par bac puis passerelle qui permettait aux pèlerins d’accéder à la chapelle Jésus et à Brest. Mais revenons à La Digue.

Je vous propose d’aborder notre "Histoire de la digue" de manière chronologique.

Au XVIIIe siècle, le terrain de la digue faisait partie d’une garenne appelée « Ros-ar-Feunteun », dépendant de la ferme de Kergoat-Izella, dont le fermier était Martin Bouguen. Ce terrain fut acheté par la Marine à Charles de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry (acte du 19 juillet 1755) pour y établir, près de la rive, un hangar « pour y mettre à couvert les mâts des vaisseaux ». Le reste du terrain servit dès cette époque de dépôt à ciel ouvert. Une cale est également visible sur les anciens plans (Desandrouins, 1790).

Lors de la construction de l’île Factice (1805-1818), les corvées de bagnards employés aux travaux étaient logées dans le vieux magasin aux mâts (probablement celui de 1755). Ces bagnards y étaient casernés et ne rentraient pas le soir dans l’enceinte du port ; pour les accueillir ainsi que leurs gardiens, divers bâtiments annexes (corps de garde, cuisines, lavoirs, etc.) furent construits par les Travaux Maritimes dont certains étaient encore visibles en 1859. Sous l’Empire un quai de pierres sèches supportant une passerelle de fortune, prenant appui sur la rive gauche, permettait d’accéder, pour le service de la Marine, à l’île factice. Cette passerelle ne se prolongeait pas jusqu’à la rive droite et nécessitait le maintien – pour les civils – d’un bac mis « par bienveillance » à la disposition des populations locales par la Marine.

Cette situation ne pouvait durer alors que dans le même temps la ville de Brest s’agrandissait et intégrait de nouveaux territoires (Lambézellec). Seuls, les abords de la Penfeld – comme aujourd’hui d’ailleurs – posaient des problèmes de circulation, de passages, de servitudes sans nombre hérités d’une époque où la « toute-puissance » d’une Marine soutenue par l’Etat était sans partage. Seuls quelques riches particuliers se risquaient à des procès sans fin contre cette jurisprudence maritime forgée depuis Richelieu. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce combat déloyal dans un prochain billet consacré à Kervallon et à la famille Riou-Kerhallet (1820-1835). Le combat du pot de terre contre le pot de fer… et qui croyez-vous qui le gagna ? – réponse dans un prochain billet.

Après une nouvelle parenthèse, retour à notre digue et à sa passerelle « Marine ».

En 1892 le passage entre la rive gauche et l’île factice fut modernisé par la construction d’une nouvelle passerelle qui s’arrêtait à l’ile factice. Il manquait onze mètres pour rejoindre la rive droite. Je rappelle qu’il existait à cette époque deux bacs « marine » en fonctionnement : l’un à Kervallon et l’autre à la digue. Cette situation ubuesque ne pouvait durer. Les municipalités de Lambézellec, Saint-Pierre-Quilbignon et Brest allaient s’employer à faire pression sur la Marine pour permettre l’extension des derniers mètres et la construction d’un escalier jusqu’au bord de la rive. Une entente inter-communale intervînt seulement en 1899 et les municipalités obtinrent de la Marine, contre une participation financière, la construction reliant les deux rives ; cette extension fut mise en service en septembre 1899 et déclencha l’arrêt du bac Marine. Toutefois cette construction n’était pas entièrement satisfaisante, la municipalité de Saint-Pierre n’ayant pu décider qu'un seul des deux propriétaires riverains, le général Laurent Dard, 1825-1900, propriétaire de la ferme de La Cavale Blanche, à "collaborer" et à permette l’accès à la chapelle-Jésus à travers sa propriété. Le second, Emile de Kératry, 1832-1904, n’autorisa pas la traversée de sa propriété en direction de Brest et éleva un mur pour refouler les promeneurs du dimanche qui souhaitaient rejoindre Brest-Recouvrance par les glacis de Quéliverzan, via Kervallon.

L’antique Chapelle-Jésus redevenait un lieu de balade privilégié des Brestois, qui comme Marie-Madeleine Poullaouec, l’épouse de Jean Quéméneur, allaient s’y promener ou folâtrer avec leurs « amants » (H. Ansquer, 1912) ; tout autant que ces petits zefs qui entre les deux guerres plongeaient de la passerelle dans la Penfeld (Anne Selle).

Dans les bâtiments de la digue, la Marine emmagasina durant de longues années le fameux Canot de l’Empereur qui avait été construit à Anvers en 1810 (plans de Guillemard, constructeur Théau de Granville, sculpteur anversois Van Petersen), qui fut transféré à Brest en 1814 et utilisé lors de la venue à Brest de Napoléon III (1858). Ce magnifique canot fut expédié en mai 1943 à Paris dans le but officiel de le protéger des bombardements alliés sur Brest. Ce fut comme pour d’autres objets patrimoniaux brestois (groupes sculptés d’Antoine Coysevox, à Brest depuis 1801) un voyage sans retour… Plus récemment, en 2006-2007, Brest a failli perdre son fonds de la correspondance des intendants de la Marine (depuis 1680) détenu par le service historique de la défense de Brest au profit d’autres centres d’archives (Lorient, Rochefort, Paris ?). Une mobilisation brestoise a mis fin à ces nouveaux appétits.
Le "pont technique" de la Chapelle-Jésus, à Brest. Photo prise de "l'anse au rebut" (2015).

Le "pont technique" de la Chapelle-Jésus, à Brest. Photo prise de "l'anse au rebut" (2015).

Cet univers bucolique fut chamboulé par la Seconde guerre mondiale et ses destructions. A la marge, la digue vit en 1941, nous dit Jacques Kervévan (Les remparts de Brest), les sous-marins allemands « échoués à marée haute dans l’anse de la Chapelle-Jésus ou amarrés à couple à d’autres bateaux et couverts de filets ». 1986-1988 voyait la réalisation du pont technique qui complétait, à l’instar de la vieille passerelle, la desserte routière des rives droite (avenue de la Libération) et gauche (rue de l’anse Saupin) de la Penfeld et des nouveaux quartiers.

Sur le chemin d’accès du rivage à la Chapelle-Jésus – qui est en partie inaccessible aujourd’hui - ces quelques notes : En 1896 une délibération du conseil municipal de Saint-Pierre signalait que le « sentier qui mène à la Chapelle-Jésus de la passerelle de la digue est très dangereux » (22 novembre 1896). Dans le cas de la poursuite de la construction de la passerelle jusqu’à la rive droite il était indispensable de tailler à travers la propriété du général Dard un chemin piétonnier, un « chemin de chèvre », d’un mètre cinquante de large qui permettrait aux centaines de promeneurs l’accès à la chapelle dont le général était propriétaire.

Mis à jour : 12 novembre 2015.

LA DIGUE (PENFELD, A BREST)