Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

KERVALLON, A BREST

Publié par Sean O'Reil

Kervallon en 1790, détail d'un plan.
Kervallon en 1790, détail d'un plan.

Nous avons arrêté notre descente de la Penfeld, à « l’anse Le Breton » (rive gauche)
et à son vis-à-vis, « l’anse au rebut » (rive droite). Dans ce billet, je vous propose de poursuivre jusqu’aux limites « modernes » du port sur la Penfeld, rive droite, et de découvrir l’anse de Kervallon [ou Kervalon] comblée depuis 1815.

Kervallon situé dans le Brest extra-muros, sur la paroisse de Saint-Pierre-Quilbignon, relevait de l’ancienne seigneurie Du Châtel. Implanté en bordure de Penfeld, Kervallon est toujours associé dans l’imaginaire brestois à la « maison du corsaire » et aux bastides qui bordaient la rivière. Ces « bastides » aujourd’hui disparues étaient les maisons de campagne des élites brestoises qui résidaient rue de Siam ou Grand’Rue à Brest et rue de la Communauté à Recouvrance. Ces « campagnes » étaient connues sous le nom de leurs propriétaires qui l’abandonnaient à la vente de leurs propriétés. Ces domaines étaient aussi liés à la proximité du port et de ses services dont les occupants restaient à portée de leurs « affaires » via une descente en chaloupe de la Penfeld. Ils étaient capitaines de port, fonctionnaires de la Marine (Champmeslin, Herpin, Ollivier, Saupin, Vassal) ou armateurs-négociants (Barré, Tramblay, Riou-Kerhallet), etc. Aux XVIIe-XVIIIe siècles ces emprises du bord de Penfeld ne gênaient pas encore la Marine royale qui était encore au « large » dans le Brest-intra-muros, bloqué sur la Penfeld par la « Montagne du Salou » et les hauteurs du Bouguen. Il en ira différemment sous l’Empire quand l’interventionnisme foncier du préfet Joseph Caffarelli (1760-1845) aiguisera les appétits de la Marine sur la rive gauche, vers l’amont de la rivière.

Comme je l’ai dit plus haut, pour le Brestois de 2015, l’image de Kervallon est attachée à la « maison du Corsaire » ; toutefois la réalité est un peu différente, car le Kervallon d’aujourd’hui recouvre deux entités séparés : Kermédick et Kervallon avec des propriétaires tout aussi distincts auxquels s’ajoute la ferme de la Cavale Blanche, relevant au XIXe du second domaine. Quelques mots sur la genèse de ces ensembles fonciers du XVIIIe siècle avant leur réunion au XIXe par Jean-François Riou-Kerhallet (1746-1827).

Aux Origines

Kermédick ou « bastide Vassal » puis « bastide Tramblay » était une maison d’habitation en bord de Penfeld appartenant, dès la fin du XVIIe siècle, aux Vassal, famille d’officiers civils de la Marine (écrivains, commissaires). Les héritiers Vassal vendirent leur terre en 1778-1779 à Joseph André Claude Tramblay (1750-), armateur-négociant prospère qui fut balayé en 1782 par la banqueroute du Prince de Rohan-Guéméné. La bastide où Joseph Tramblay affirma, en 1785, avoir investi plus de 120 000 liv. était appelée « bastide Tramblay », bien qu’elle restât parfois affectée du nom de l’ancien propriétaire, Vassal. Ainsi dans un relevé de loyers de magasins du port de Brest, en date de 1786, l’on peut lire : « Bastide de Vassal, dite de Tremblay, louée par le Roi : 1118 liv. 2s. 8d. » A cette époque la « Bastide Tramblay » située à l’emplacement actuel de la « maison du Corsaire » n’était déjà plus une maison d’agrément ; puisque ses magasins, gérés par le syndic des créanciers de Joseph Tramblay, étaient déjà loués à la Marine (bail du 10 mars, puis du 21 octobre 1786) pour le stockage des vins du munitionnaire, de grains et du bois en cordes.

La bastide Tramblay et l'anse au rebut avant son comblement.

La bastide Tramblay et l'anse au rebut avant son comblement.

Claude Ollivier (ca1645-1722), Premier médecin de la Marine au port de Brest acheta à Louise de Keroualle (1649-1734), duchesse de Portsmouth la terre de « Vaenez Quelevarza » (1686-1698) sur laquelle il construisit sa bastide-appelée « bastide de Kervallon » ou « bastide Ollivier ». Celui qui fut l’un des brestois parmi les plus fortunés de son temps développa sa villégiature qui rivalisait avec sa maison de la Grand’Rue en matière de confort et de luxe. La bastide de Kervallon comprit jusqu’à vingt-quatre pièces et dépendances avec un parc arboré, un bassin en marbre réceptacle d’une source, une orangeraie et une chapelle privée… dans laquelle il maria sa fille Catherine, le 11 août 1710, à Pierre de Fayet de Peychaud, marquis de Fayet, gentilhomme de la chambre du Roi d’Espagne décédé en 1737 alors qu’il était gouverneur général de Saint-Domingue. Notre « Ollivier » était un protégé du maréchal d’Estrées – probablement son médecin - qui l’installa à Brest dans la fonction de Premier médecin de la Marine (1674) où il servait depuis « plusieurs années à la satisfaction de chacun ». Médecin du « vieil hôpital » de la Marine (1675) il fut le seul médecin de la Marine en résidence à Brest jusqu’à l’arrivée, en 1691, de Nicolas Bonnecamp (ca1630-1704) envoyé par la Cour pour suppléer Ollivier lors des armements d’Irlande. Claude Ollivier était à la fin du XVIIe siècle une figure brestoise en vue qui possédait les droits de passage et de péage de Brest à Recouvrance (1687) et par son alliance en 1691 avec la landernéenne Catherine Verduc (1670-1739), l’accès à un réseau familial de négoce organisé entre la Bretagne et Cadix (Espagne). En 1702 Claude Ollivier acheta l’une des cent charges "annoblissantes" de commissaire ordinaire de la Marine et devenu « écuyer, conseiller secrétaire du Roy maison et couronne de France » il se vit confier la gestion de l’hôpital de la Marine (1702) avec celle des « gardiens de l’arsenal », puis toujours associé à la gestion de l’hôpital il dirigea la surveillance des « vivres » du port, de 1716 à sa mort survenue en 1722.

KERVALLON, A BREST
Kervallon à l’époque moderne

La période moderne de Kervallon est mieux connue grâce aux articles publiés dans les Mémoires de Saint-Pierre que l’on trouve en ligne : ici.

Voici en quelques lignes une synthèse de l’histoire de Kervallon qui est depuis la Révolution attachée à Jean-François Riou-Kerhallet et à sa famille qui achetèrent le 22 décembre 1788 au marquis de Fayet, héritier par les femmes de Claude Ollivier, le domaine de Kervallon qui n’était plus alors qu’une grosse ferme dirigée par Jean Kervern, dont les bâtiments agricoles étaient dispersés au milieu des « splendeurs » d’antan. Ainsi le marquis de Fayet « cède et transporte au-dit sieur Riou la propriété de la bastide de Kervallon avec les maisons, crèches et autres édifices, jardins, prés, terres, bois et ancien petit lieu de Keranvic, le champ de Parc-ar-Garrec et les maisonnettes, douets et carrières qui sont au bas du bois de Kervallon (…) ». C’était la première étape de la constitution d’une propriété qui permit à Riou-Kerhallet d’accéder à la Penfeld au niveau de l’anse de Kervallon. A la même époque, les « magasins Tremblay » du bord de Penfeld continuaient d’être loués à la Marine jusqu’à l’achat de l’ensemble de la propriété Tremblay par Riou-Kerhallet à une date qui reste mal déterminée (1812 ?). La réunion des deux ensembles permit à Riou-Kerhallet d’établir à Kervallon un port de commerce privé avec d’importants équipements maritimes : magasins, cales et débarcadères ; et industriels : scierie, carrière, tannerie approvisionnant les services de la Marine. Toutefois cette prospérité de pouvait s’épanouir au fond du port, aux limites de l’arsenal ; alors qu’à la même époque les bâtiments de commerce se pressaient sous le château dans un espace restreint où ils attendaient leur tour pour décharger.

Les magasins Tramblay et Riou-Kerhallet qui servirent à la Marine de magasins, d'hôpital, de caserne, etc.

Les magasins Tramblay et Riou-Kerhallet qui servirent à la Marine de magasins, d'hôpital, de caserne, etc.

Après l’activité brestoise des armements de l’Empire, la Marine décréta sous la Restauration des Bourbons que le port et les équipements de Riou-Kerhallet à Kervallon devaient être détruits, pour la raison qu’ils empiétaient sur le domaine maritime en contravention avec l’édit de 1681. Le 12 avril 1824, le tribunal de 1ère instance de Brest décida que le port de Kervallon et ses magasins du bord de Penfeld devaient être démolis. Il s’ensuivit un combat juridique qui se doubla d’une bataille politique entre libéraux rassemblés derrière Riou-Kerhallet et légitimistes mobilisés autour de l’administration maritime. Le 18 mai 1829 le premier jugement était rejeté en appel par la cour de Rennes. La Marine et l’Etat se pourvurent en cassation contre l’arrêt ; mais ce dernier ne fut pas admis (23 juin 1830). Jean-François Riou-Kerhallet restait maître de Kervallon ; mais il ne goûta pas sa victoire ; il était décédé depuis le 7 février 1827. Sa succession rebattait opportunément les cartes car les héritiers ne souhaitèrent pas reprendre l’entreprise industrielle de Kervallon. La Marine en profita. Par contrat du 10 mai 1835 elle acheta le bord de Penfeld (rive droite) aux héritiers Riou-Kerhallet : « bastide Tremblay » - actuelle « Maison du Corsaire » - et « bastide Ollivier » transformée en ferme, à l’exclusion des maisons d’habitation… La Marine mettait la main sur le bord de Penfeld : « le magasin Tremblay, le magasin neuf, le bâtiment qui les réunit, la maison des tanneurs, les terrains indivis et communs réservés autour desdits édifices, les cales, quais, anse, débarcadère,… » première étape de sa volonté de poursuivre sur la rive droite la politique d’acquisition qui l’avait conduit à tracer, dès 1809, sur la rive gauche un chemin de halage. Toutefois il restait, sur la rive droite, quelques héritiers indirects de Riou-Kerhallet, propriétaires très en cour à Brest ou à Paris (successivement : baron Baudin, baron Menu de Ménil, général Dard, comte de Keratry) et des terrains grevés de servitudes qui bloquaient la volonté d’expansion de la Marine jusqu’à la Chapelle-Jésus. Mais ceci est une autre histoire…

La tannerie de Kervallon, vers 1848.

La tannerie de Kervallon, vers 1848.

Pour en savoir plus sur le Kervallon maritime et militaire, de 1835 à l’incendie de la « Maison du Corsaire » en décembre 2007, on lira sur la toile (sources in fine) les heurs et malheurs de Kervallon qui n’ont pas fini jusqu’à nos jours d’aiguiser les convoitises foncières des administrations maritimes, royales, républicaines, impériales, municipales et communautaires. A SUIVRE

Sources : Archives municipales de Brest, dont : 20 Bio 25 (Tramblay) – Archives départementales du Finistère, dont : B 2546 – Service historique de la défense, Marine, Brest, dont : 3A 7 (1786) – Henwood (Annie), La bastide de Kervallon à Brest, dans Les Cahiers de l’Iroise, n° 183, juillet 1999, p. 26 et suiv. - Thomas (Georges-Michel), Un bibliophile brestois au XVIIIe siècle : Joseph Tramblay, dans bull. soc. Arch. Finistère, 1990, CXIX, p. 225-231 - La collection des Bulletins des « Mémoire de Saint-Pierre », Le Télégramme de Brest et Ouest-France.