Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

BREST, A LA RECHERCHE DU RETABLE FLAMAND DISPARU – 1ère partie

Publié par Sean O'Reil

L’ODYSSEE BRESTOISE DU RETABLE DE SCHEEMAKERS (1908-1944)

Dans un précédent billet je terminais mon article sur la destruction à Brest en 1908 de la chapelle de la Marine, sans indiquer la destination donnée aux œuvres d’art qui constituaient son mobilier, en particulier sur le fameux retable d’Anvers qui en était le joyau. Il y a peu je n’en savais rien. La question m’ayant été posée par nombre de lecteurs, je me suis alors mis à sa recherche et ce billet va tenter en quelques lignes de lever un premier coin du voile sur la situation de cette œuvre majeure du patrimoine religieux brestois. Je vous propose aujourd’hui la première partie de l’enquête qui nous conduira jusqu'à la destruction de Brest (1944). La seconde partie à paraître ultérieurement, plus contemporaine et aussi plus « surprenante » voire plus « délicate », est le résultat d’une enquête ouverte au lendemain de la dernière guerre qui reste encore aujourd’hui d’actualité.

Un retable flamand bien encombrant : entre cléricaux et laïcistes.

Le retable propriété des sœurs de la Sagesse depuis 1814, démonté, sans trop de précautions, antérieurement à la démolition de la chapelle (1907-1908) trouva refuge dans la chapelle Saint-Joseph de Brest (ancienne chapelle Notre-Dame de la Miséricorde) rue Duquesne qui relevait de la paroisse Saint-Louis de Brest. Cette chapelle, ou plutôt l’une de ses tribunes, avait été transformée le 14 janvier 1900 en un « musée d’art et de religion de Brest », appelé aussi « musée Saint-Louis », pendant léonard du musée diocésain d’art et d’archéologie de Quimper. C’est dans ce cadre brestois que furent recueillis les éléments du retable de Scheemakers dont la description est donnée par A de Lorme, l’un des fondateurs du musée religieux, dans l’un des bulletins de la société académique de Brest (XXXI, 1905-1906, p. 191-192) :

« (…) Le musée religieux a recueilli - 1) la statue de la Vierge soutenue par des angelots, les doigts des mains sont brisés, mais le reste est à peu près intact. La jolie tête a conservé son expression et sa finesse, les draperies sont aussi merveilleusement arrangées que finement exécutées et les petits anges sont délicieux. A côté sont des torses de pécheurs échappant aux flammes, tous admirablement modelés par le sculpteur – 2) Sur un autre panneau, on a formé un groupe composé de l’Enfant Jésus tenant sa croix et invoquant la miséricorde du père. Il foule aux pieds le serpent qui rampe sur le globe terrestre. Un petit chérubin voltige à côté et au-dessous. Un ange plein de grâce et d’élégance supporte le nuage qui sert de piédestal au globe portant l’Enfant Dieu. - 3) Que dire du père Eternel bénissant des anges qui volent près de lui, ou jouent de la trompette ? Il y a là un fini, une perfection et un mouvement tels, les draperies sont si belles, les attitudes si nobles, les figures, les mains, les pieds si parfaitement traités que l’on ne peut qu’admirer, et aussi déplorer l’irréparable mutilation de cette belle œuvre (…) ».

A la même époque, l’Echo de Saint-Louis, le journal paroissial « de combat » du 2 décembre 1906, se faisait lui aussi l’écho du transfert : « La marine ayant eu la faiblesse de consentir à la démolition de la chapelle, les rend [autel et retable] aux Filles de la Sagesse, qui les confie à M. le curé de Saint-Louis ». Il va sans dire qu’il n’était pas question pour la congrégation religieuse d’un transfert de cette œuvre d’art dans la chapelle de l’hôpital maritime dont les sœurs avaient été chassées en novembre 1903. Le choix de ce musée religieux de Saint-Louis s’imposait d’évidence dans une société civile où autour de la municipalité Aubert (socialiste) il restait peu de place à Brest pour la religion en général et l’art religieux en particulier. Henri Bourde de la Rogerie (1873-1949), archiviste et historien, président de la société archéologique du Finistère s’en rendit rapidement compte quand il alerta, dès juillet 1906, les autorités finistériennes (Préfet, sous-préfet de Brest, Préfet maritime et maire de Brest) sur l’importance du retable et l’intérêt de le faire classer au titre des Monuments Historiques pour en assurer la conservation. En dépit d’efforts préfectoraux insistants, la municipalité Aubert répondit le 29 novembre 1906, en s’appuyant sur une convention de destruction signée avec la marine datée du 20 septembre… Elle s’en lavait les mains ; elle déclinait toute autorité dans un éventuel classement, ne souhaitant « pas se préoccuper autrement de cette question ». L’affaire en resta là !

Le retable flamand retrouve la lumière…

En dépit de son intérêt, les éléments démontés du retable restèrent dans le musée religieux de la chapelle Saint-Joseph jusqu’en 1937 et cela en dépit de son classement le 23 juillet 1931 au titre des Monuments historiques. C’est à Henri Waquet (1887-1958) conservateur des antiquités du Finistère qu’il revînt d’avoir « exhumé » le retable de Scheemakers des réserves du musée religieux. Dans le cadre de sa mission de récolement des objets classés MH il informa les autorités finistériennes de l’intérêt de placer l’oeuvre dans un musée à Brest ou Quimper. Il lia le sort du retable à celui du gisant en pierre de Kersanton de Gilles de Texue (aujourd’hui exposé au musée de la marine de Brest) lui aussi conservé à Saint-Joseph et classé MH par le même arrêté du 23 juillet 1931. Autres temps, autres mœurs ! La proposition de Waquet rencontra le soutien de la municipalité de Victor Le Gorgeu (1881-1963) qui chargea Jean Lachaud (1889-1932) conservateur du musée de Brest d’une étude de faisabilité (1936). Lachaud accepta le principe du transfert au musée de Brest du gisant de Gilles de Texue, mais déclina, par manque de place, l’installation du retable flamand. Dans son rapport au maire il signalait qu’avant toute exposition l’œuvre devait être restaurée : « car une grande quantité de pièces sont cassées » (4 déc. 1936). En définitive, il proposait au maire, en accord avec l’autorité ecclésiastique (abbé Moëuner, curé de Saint-Louis), l’installation, aux frais de la ville, du retable dans l’une des chapelles latérales de l’église paroissiale de Saint-Louis. Les opérations de transfert seraient confiées au sculpteur-marbrier Kervévan de Saint-Pierre Quilbignon , « avec le concours » des sculpteurs Odilo et Augustin Boggi, originaires de Carrare installés à Quimper, qui travaillaient alors sur le bas-relief de la nouvelle gare de Brest. La ville donna son accord et le conseil municipal par délibération du 20 mars 1937 adopta le devis forfaitaire de 8000 francs « pour la réfection et la pose » du retable flamand ainsi que son transfert à l’église Saint-Louis de Brest. Le retable retrouvait ainsi toute sa place dans un lieu consacré, dans la « cathédrale » brestoise, à l’instar de Westminster de Londres, autre écrin des œuvres de Pierre Scheemakers.

A la séance du 28 avril 1938 de la société archéologique du Finistère, Henri Waquet son président signalait aux membres de la SAF l’installation du retable dans l’église Saint-Louis. Une page se tournait. Mais pour peu de temps. Au cours des combats destructeurs de la Libération de Brest (septembre 1944), l'église Saint-Louis était brûlée à l'exception du retable qui bien que sinistré était quasi miraculé...

A SUIVRE : 2e partie - L’ODYSSEE BRESTOISE DU RETABLE DE SCHEEMAKERS, l’enquête se poursuit (1944-2016).

Cette deuxième partie sera traitée dans un article à paraître, en juin 2017, dans les Cahiers de l'Iroise, n°226 (cf. le lien infra).