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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 24 AOUT 1775.

Publié par Sean O'Reil

JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 24 AOUT 1775.

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

Je vous propose sur ce blog en plusieurs « livraisons » un extrait de la transcription brestoise (SHD Marine Brest, 1S 50) du « Voyage dans les ports de Bretagne » conservé aux Archives Nationales sous la cote « Mar/B/4/124, fol. 289 et suiv., [19 août-17 septembre 1775] ». Ce mémoire resté anonyme dans les inventaires a cependant été rapidement attribué à Antoine de Sartine (1729-1801) et utilisé par Georges Lacour-Gayet dans son volume sur la Marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI (Paris, lib. Champion, 1905, ch. II, p. 13 et suiv.). Ce document exceptionnel n’a pas – à ma connaissance – fait l’objet d’une publication in extenso pour sa période brestoise. J’apporte, via mon blog, ma modeste contribution au 240e anniversaire de l’Indépendance américaine qui va bientôt faire l’objet d’une exposition – dont je reparlerai sur ce blog -, en proposant cette description très complète du port de Brest en 1775 par Antoine de Sartine, ministre de la Marine de Louis XVI (1774-1780), l’année même de « l’entrée en rébellion » des colons d’Amérique. J’ai rédigé les quelques petites notes explicatives – renvoyées par un astérisque au texte - qui accompagnent cette transcription du Mémoire, dont l’original n’en comprenait aucune.

Antoine de Sartine l’homme qui remplaça, le 24 août 1774, Bourgeois de Boynes (1718-1783) au fauteuil de ministre de la Marine était un proche du clan des Choiseul qui régna durant près d’une décennie sur les destinées de la Marine de guerre et sur laquelle ils laissèrent un excellent souvenir (1761-1770). Il n’en était pas de même de la réputation de Boynes, dont Michel Vergé-Franceschi (La Marine française au XVIIIe siècle) a pu écrire qu’il était : « un robin honni », objet d’une farouche opposition de l’aristocratie du Grand Corps. La mort de Louis XV, le départ de la Du Barry sa protectrice et un court intermède de Turgot (1727-1781) annoncèrent le « temps du renouveau » de la Marine : l’arrivée de Sartine.

Cette arrivée marquait – apparemment tout au moins – le « triomphe de la réaction sur la modernisation » incarnée par de Boynes. Une année d’amarinage fut cependant nécessaire, à celui qui était jusque-là connu comme le « Premier Policier » du roi Louis XV, pour prendre la mesure de son département. Mais il manquait à ce spécialiste friand de notes et de journaux de police la connaissance intime de son nouveau monde. Le 19 août 1775 il prenait la route de Bretagne après avoir adressé le 10 août 1775 ses directives à M. Ruis-Embito, intendant du port de Brest :

"A Versailles, le 10 août 1775.- Mon départ pour Brest, Monsieur, est fixé au 19 de ce mois ; je compte y arriver le 24 par Landerneau ; je me propose d'y séjourner 15 jours et de me rendre ensuite à L'Orient où je passerai deux jours. Après vous avoir instruit de ma démarche, je dois vous faire connaître les dispositions dans lesquelles j'entreprends ce voyage ; mon objet, en allant à Brest est uniquement de m'instruire et d'y prendre des connaissances que je ne puis acquérir loin d'un port. Vous sentez donc, Monsieur, que tout ce qui tendrait à m'offrir des objets de distraction, contrarierait mon plan. Je demande en grâce à M. le c[om]te d’Orvilliers chez qui je logerai, et je vous demande aussi de vous opposer d'avance à tous préparatifs de fêtes, de bals, de comédie ; je ne veux d'autre spectacle que celui de l'arsenal du Roi et de son port ; j'entends que mon voyage n'occasionne aucune dépense superflue ; et si, contre mon intention, on se proposait de me donner quelque fête, je vous préviens que les frais en seraient en pure perte, et que je la refuserai.

"M. Potier, qui partira d'ici 8 à 10 jours avant moi, concertera avec vous et M. le c[om]te d'Orvilliers les mouvemens et les opérations à faire dans le port pendant mon séjour. Mon intention n'est point qu'on trouble la marche ordinaire du service ; et je consents seulement que, s'il y a quelque opération qui ne soit pas ordinaire, et qu'on projète de faire dans quelque temps; on anticipe le moment où elle aurait dû être faite pour me procurer l'occasion de la voir. Mon projet est de suivre les différens détails d'un arsenal avec ordre et méthode. Ainsi après avoir passé en revue le lendemain de mon arrivée le port, les Gardes du Pavillon et de la Marine et les Troupes, je prendrai une idée générale de l'ensemble de l'arsenal. Je verrai ensuite les magasins, les bois, la corderie, les forges, le parc d'artillerie, la salle d'armes et les différens ateliers où se préparent tous les objets nécessaires à l'équipement et à la défense d'un vaisseau delà je passerai aux détails relatifs à la construction, et je visiterai tous les vaisseaux désarmés. Je m'en occuperai ensuite de l'armement des vaisseaux ; enfin je me rendrai à bord de la frégate de M. de Guicher P, qui doit arriver avec son escadre pendant mon séjour à Brest. Je verrai des bâtimens prêts à naviguer et à combattre ; on exécutera sous mes yeux toutes les manœuvres que les circonstances et le local[i] pourront permettre ; et je me ferai rendre compte du service d'un vaisseau dans tous ses détails.

"Après avoir suivi, selon l'ordre des choses, comme je viens de vous l'indiquer, toutes les opérations de l'arsenal et du port, après avoir vu les vaisseaux armés et manœuvrant, je visiterai le magasin des vivres, les poudrières, les casernes, l'hôpital, le bagne, et je me ferai rendre compte ensuite du détail de chaque bureau ; je les visiterai chacun en particulier et je verrai par moi même sous quelle forme, et dans quel ordre dont ternes toutes les parties de l'administration.

"Tel est, Monsieur, le plan général que je me suis fait de mon travail et que je vous expliquerai encore plus en détail avant mon arrivée à Brest. Je veux que tout mon temps soit employé utilement et pour mon instruction. Du reste je donnerai tout le temps nécessaire pour écouter les représentations et les demandes que les officiers et toutes les personnes attachées au service auront à me faire, et je les recevrai avec plaisir aux heures que je pourrai indiquer.

"A commencer du lundi 14 août, je vous prie de réserver pour mon arrivée toutes les lettres de service que vous auriez à m'écrire mais comme il pourrait subvenir pendant ma route des événemens imprévus dont il conviendrait que le Roi fut instruit vous voudrez bien dans ce cas, adresser directement à M. le c[om]te de Vergennes le duplicata timbré Marine, de la lettre que vous auriez à m'écrire, afin que ce ministre en rende compte à Sa Majesté.

'J'aurai beaucoup de plaisir, Monsieur, à vous revoir et à suivre avec vous tous les détails du port sur lesquels vous ne me laisserez sûrement rien ignorer de ce qui peut augmenter les connaissances que je cherche à acquérir.

"J'ai l'honneur d'être, très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur – de Sartine.

[Post scriptum autographe] : "J'écris dans les mêmes termes à M. d'Orvilliers avec lequel vous voudrés bien vous concerter : ne regardés pas cette lettre comme une lettre de bureau mais comme l'expression de mes sentimens et de mes intentions ; je me fais, Monsieur, un vrai plaisir de vous voir. "

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

« Votre Majesté m’a ordonné de lui rendre un compte détaillé de tous les différents objets qui m’ont occupé dans le cours du voyage que je viens de faire par son ordre dans les ports de Bretagne ; j’ai cru que je devais lui présenter mon journal tel que je l’ai fait pour ma propre instruction : Les matières y sont traitées dans l’ordre que j’ai suivi en les examinant […] ».

Samedi 19 août 1775 : départ de Versailles, coucher à Mortagne – dimanche 20 août 1775, coucher à Mayenne – lundi 21 août 1775, coucher à Rennes – mardi 22 août 1775, coucher à Saint-Malo, Saint-Servan – […] Mercredi 23 [août]. Je partis à 5 heures du matin et j’allai coucher près de Guinguamp au château de M. le M[arqu]is du Gage* »

Jeudi 24 août [1775, Guingamp, Landerneau, Brest].

« Je partis du château de M. du Gage* à 5 heures du matin. Je voulais être rendu à Landerneau à l’heure de la pleine mer, afin de profiter de la marée pour me rendre par mer à Brest, faire mon entrée par le port et recevoir les honneurs de la marine avant que d’entrer la ville, et avant que la terre fut dans le cas de me rendre les siens. Je crus devoir cette préférence au corps de la Marine qui m’en avait paru extrêmement jaloux.

J’arrivai à Landerneau à 2 heures 1/2 ; la Milice Bourgeoise m’y attendait sous les armes et j’y fus reçu par M. le chevalier de Fautras* capitaine de vaisseau, major de la division, M. Thevenard* capitaine de port et M. le ch[evalier] Bernard de Marigny*, lieutenant de vaisseau, aide-major de la Marine et des armées navales. Le corps de ville me complimenta quand je descendis de ma voiture.

Rade de Brest – Je m’embarquai à 3 heures dans un canot qui m’avait été envoyé du port. Le trajet de Landerneau à Brest commença mon instruction. Je me fis rendre compte de tout ce que je voyais ; je demandai le nom des pointes, des caps et des îles qui se présentent dans le contour de la plus belle rade du monde : on répondait à mes questions, et on me faisait remarquer tous les objets qui méritent quelque attention. Cette rade est aussi sure qu’elle est immense. Elle n’a qu’une seule ouverture d’environ 1 ¼ lieue de largeur, et on y remarque au milieu une roche nommée la Roche du Mingan* qui est couverte dans les grandes marées. Cette roche forme deux passes aussi saines l’une que l’autre, pourvu qu’on ait attention de serrer la roche de plus près que la côte du continent. Je me fis rendre compte si les câbles et les ancres des corps morts sur lesquels on amarrait dans la rade les vaisseaux qui sont près à partir et ceux qui arrivent sont visités souvent et soigneusement.

Entrée du port – Quand je fus près de l’entrée du port, je m’informai si le curage des bas-fonds, bancs de sable et vases* qui sont à la droite en entrant est fait avec exactitude et si l’avant-garde observe exactement ce que l’ordonnance prescrit concernant l’entrée et la sortie des bâtimens qui fréquentent le port, afin qu’il ne s’y introduise aucun étranger ni aucunes matières combustibles.

Réception – A 4 heures 3/4 j’étais à l’ouvert du port, et je fus salué de 13 coups de canons par une batterie établie dans le port même. Je remontai le port dont les quais étaient bordés d’une part par les Gardes du Pavillon* et de la Marine et les troupes du Corps Royal de la Marine sous les armes, de l’autre par une multitude innombrable de femmes et d’enfants, de matelots et d’ouvriers qui me saluaient de cris répétés de Vive le Roi !

Tout le Corps de la Marine m’attendait en haut de la calle du Magasin général* où le canot devait aborder. Ce concours général de tous les individus attachés à la Marine, le nom de votre Majesté mêlé dans tous leurs vœux, le spectacle imposant des vaisseaux de guerre, l’immensité de ces ateliers, de ces magasins destinés à leur construction, à leur équipement, à leur approvisionnement : tous ces objets si intéressans, si grands, que Votre Majesté a daigné confier à mes soins, firent sur moi l’impression la plus vive. Je ne pus que la sentir ; il m’eut été impossible de l’exprimer.

Je fus reçu au pied de la calle où je devais descendre, par M. le c[om]te d’Orvilliers* et par M. de Ruis*. Le corps entier de la Marine, officiers, militaires, officiers d’administration et autres me reçurent au haut de la calle et me firent cortège en traversant le port entre deux haies des troupes du Corps Royal d’Infanterie de la Marine. Quand je fus arrivé à la grille d’où l’on entre dans la ville, je fus salué par la Place de 12 coups de canons et reçu par M. de Behague* [commandant de la place] à la tête de l’Etat-major de la ville et du corps des ingénieurs. Toute la garnison était sous les armes et bordait la haie des deux côtés depuis la porte du port jusqu’à l’hôtel de M. d’Orvilliers où je me rendis à pied avec tous les officiers de terre et de mer qui m’avaient fait l’honneur de m’accompagner. J’y fus complimenté par le corps de ville*, par le baillage et par les communautés régulières et séculières.

M. d’Orvilliers me présenta ensuite tous les officiers de la Marine et me les nomma. Le soir même j’allais faire une visite à M[a]d[am]e la comtesse d’Aché* et à M[a]d[am]e de Ruis* et je revins souper chez M. d’Orvilliers avec les principaux officiers de terre et de la Marine. »

A SUIVRE
Notes :
« Château de M. du Gage » – Château des Salles (Plouisy-lès-Guingamp, Côtes d’Armor) appartenait à Jacques Claude de Cleuz, marquis du Gage, comte de Guengat, gendre d’Aymard, comte de Roquefeuil (1714-1782), commandant de la Marine à Brest (1761-1781).

« Chevalier de Fautras » – André de Fautras d’Andreuil, dit le chevalier de Fautras (1728-ca. 1814). En service dans l’artillerie de l’armée de terre (1745-1761) ; passa dans l’artillerie de la Marine (1762), capitaine de vaisseau (1772). Major général de la Marine du département de Brest (1780), chef d’escadre (1784).

« Thévenard » – Antoine-Jean-Marie, comte Thévenard (1733-1815). Capitaine du port de Brest (1772), capitaine de vaisseau (1773), sous-directeur du port de Brest (1776).

« Bernard de Marigny » – Charles René Louis Bernard, vicomte de Marigny, (1740-1816). Lieutenant de vaisseau (1767), capitaine de vaisseau (1779), contre-amiral (1791). Démissionnaire (1792).

« Roche du Mingan » – Roche de grès dur située au milieu du goulet de Brest. Vauban essaya sans succès en 1680 d’y établir une batterie de canons. Ces essais nécessitèrent le transport de 500 à 600 m3 de maçonnerie qui furent emportées par les grandes marées. Au fil des siècles cette roche du Mingant resta un écueil redouté des marins (ex: Le Républicain, 110 canons, 1794, talonne et coule). En 1775, Thévenard* fait planter une balise en fer sur le sommet du Mingant "assez longue pour faire connaître la situation de cette roche (...)" (Thévenard, Mémoires relatifs à la Marine, II, 140).

« Bancs de sables et de vases » – Ces bancs de sable, de détritus, de gravats, provenant des excavations, vidanges des cures-môles et travaux du port figuraient sur de nombreux plans - jusqu’aux travaux d’aménagement du port de commerce sous le cours d’Ajot (ca. 1860-1870) qui les employèrent - ; ils étaient localisés à l’entrée du port de Brest. Un plan (ca. 1689) conservé au SHD Marine de Vincennes, dénommé « Veue de Brest en rade & plan du banc » porte cette légende : « P [localisé du côté château] Banc du chateau ou se jette les vuidanges du port » ; et un autre légendé « Q [signalé en face de l’entrée du château] Nouveau banc depuis 2 ans ».

« Gardes du Pavillon » – En 1716, constitution par le Régent, au sein des Gardes de la Marine (élèves officiers), d’une compagnie d’honneur, chargée de la garde du Pavillon Amiral, commandée par le chevalier de Luynes (1674-1734) second fils du duc. En 1775, le commandant de la compagnie des Gardes du Pavillon était le vicomte de Roquefeuil.

« Magasin général » – Bâtiment de stockage des approvisionnements de la flotte (articles manufacturés), situé rive gauche de la Penfeld, reconstruit en 1744-1745 suite à l'un incendie du 30 janvier 1744.

« Comte d’Orvilliers » – Louis Gillouet, comte d’Orvilliers (1710-1792). Chef d’escadre (1764), commanda une escadre d’évolutions (1772). Lieutenant général (1777) combattit à Ouessant l’escadre anglaise de Keppel (1778). Il quitta le service (1779) et entra au couvent.

« M. de Ruis » – Charles-Claude Ruis-Embito de la Chesnardière (ca.1705-1776). Intendant de la marine au port de Brest (1770-1776).

« M. de Behague » – Jean-Pierre Antoine de Behague (1727-1813). Carrière aux colonies. Brigadier des armées du Roi (1768), brigadier de dragons (1772), lieutenant du Roi à Brest (1772-1776) en remplacement du chevalier d’Argens (1707-1772). Commandant à Belle-Ile, Houat et Hédic (1777). Maréchal de camp (1780).

« Corps de ville » – Le maire de Brest était Jean-Jacques Le Normand (1730-1805), négociant, maire (1771-1777).

« Comtesse d’Aché » – Marguerite Guyomar, épouse d’Anne Antoine, comte d’Aché (1701-1780), vice-amiral de la flotte du Levant.

« Madame de Ruis » – Henriette Ester Bonfils, épouse de Charles-Claude de Ruis-Embito*.
La Roche Mingant au centre du goulet - détail de Plan, mai 1693.

La Roche Mingant au centre du goulet - détail de Plan, mai 1693.