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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 25 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

L'hôpital de la Marine de Brest (1684-1776)

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

SUITE

Vendredi 25 [août 1775, Brest]. Fête de S[ain]t Louis

Célébration de la fête de S[ain]t Louis – « Le 25 était la fête de S[ain]t Louis* : l’usage de célébrer ce jour est ancien et cher à la Marine de Votre Majesté. Le vaisseau Le S[ain]t Esprit* de 80 canons, avait été disposé pour la Cérémonie et portait pour ce jour-là le Pavillon amiral. On avait disposé sur le gaillard d’arrière une grande tente formée de pavillons blancs et portée par des colonnes qui étaient ornées de feuillages verds et de guirlandes renouées avec des nœuds couleur de feu. Je me rendis sur ce vaisseau avec tout le corps de la Marine et une partie des officiers de la garnison. Les troupes de la Marine étaient sous les armes et bordaient les quais du port. On dit la messe sur le vaisseau ; on y chanta ensuite un te deum, dont tous les versets alternaient avec des airs exécutés par la Musique des troupes de la Marine. – Après le te deum, les troupes firent par section, trois décharges de mousqueterie, qui furent suivies d’une salve de boites* ; et le salut se termina par des coups de canons qui furent tirés de la Batterie du Port*.

Visite générale du Port – « Aussitôt après la cérémonie, je m’embarquai dans un canot, avec le commandant, l’intendant, le capitaine de port et quelques officiers, et je me rendis à l’entrée du Port dans le dessein de le parcourir dans toute son étendue, et de prendre une première idée de l’ensemble. Je remontai la rivière ou le bras de mer* qui ferme le port, jusques à son origine. Je me fis rendre compte sur la Route de tous les objets qui se présentaient successivement à ma vue, magasins, atteliers, formes, calles pour la construction, vaisseaux, frégates et Bâtiments civils ou de mer de toute espèce.

« Je me fis désigner à l’entrée du Port, l’endroit où est une roche sous l’eau nommée La Rose*, près de la Batterie du Château*. J’examinai la chaîne* qui sert de clôture au Port pendant la nuit. Je reconnus que la partie des quais du port marchand* dont l’entretien est à la charge de la ville est dans le plus mauvais état.

« Je vis que le port, depuis le poste du vaisseau amiral* jusqu’à celui de l’arrière-garde peut contenir 38 à 40 vaisseaux, 20 à 24 frégates et une quantité proportionnée de corvettes, fluttes et gabarres, et autres bâtimens nécessaires pour le service. La profondeur du Port est telle que tous les vaisseaux peuvent être armés à leur poste : on l’entretient par le moyen de deux ou trois machines à curer*. Les vaisseaux sont distribués par poste : il y a autant de postes qu’il y a de fois la longueur d’un vaisseau : il y en a jusques à 2 et une frégate accostés les uns contre les autres à chaque poste. Cette disposition que les limites étroites du port rendent nécessaires, nuit essentiellement à la durée des vaisseaux : l’air n’y peur circuler et ce défaut de circulation est le premier principe de leur prompt dépérissement.

« Je m’arrêtai vers le haut de la rivière*, aux endroits où l’on dépose dans l’eau les bois de construction, et aux fosses dans lesquelles on assujettit sous l’eau les bois de mâture.

« M. l’intendant parla du projet qu’on avait depuis longtemps de conserver tous les bois à terre sous des hangards*, méthode qui paraît préférable à celle de les tenir dans l’eau, à laquelle la nécessité seule et le défaut d’emplacement ont forcé de recourir. Cette matière a déjà été agitée plusieurs fois et c’est cependant encore un problème de savoir si les bois se conservent mieux à l’air que dans l’eau ; mais tout le monde convient au moins que, si les bois sont, comme dans la rivière de Brest, tantôt submergés et tantôt exposés à l’air et au soleil, selon l’état de la marée, ce passage continuel de l’eau à l’air, de l’air à l’eau, est une cause toujours agissante qui entraîne une destruction prochaine. Je sentis toute l’importance de cette question et je me proposais de la mettre en délibération dans un Conseil de la Marine et dans une séance de l’Académie*.

« Après cette première inspection du Port, je me rendis chez M. d’Orvilliers où étaient invités à diner tous les chevaliers de Saint Louis des 3 régiments* en garnison dans la ville, et du corps de la Marine. A la fin du diner on but à la santé de Votre Majesté et le Port la salua de 21 coups de canons. On but ensuite à celle de son ministre qui fut saluée de 13 coups.

Visite de l’hôpital – « Immédiatement après le diner, je me rendis à l’hôpital de la Marine* ; je visitai toutes les salles des lits, ainsi que la pharmacie, la salle des bains et les autres dépendances de l’hôpital. Il me parut avoir besoin de plusieurs réparations assez considérables ; une des plus essentielles est de remédier à l’humidité de quelques salles qui sont fort malsaines, parce qu’elles sont dominées par une partie du rempart* de la ville qui en est très voisin. Les salles de bains pour les malades attaqués de maux vénériens sont très mal situées et en très mauvais état. Je me fis représenter le pain, le vin et les autres alimens des malades ; je les goutai et ils me parurent de bonne qualité. Je me fis rendre compte de la manière dont l’hôpital est administré, du nombre des malades, de celui des médecins, des chirurgiens, etc. Je fus satisfait de la propreté qui y règne : Les malades y sont bien soignés depuis que le soin en a été confié aux Sœurs de la Charité* qui ont succédé aux frères de ce nom. Il en coûte 20 sols par jour* pour chaque homme. Les sœurs qui sont chargées de la fourniture des alimens, voudraient continuer à l’être aussi de celle des médicamens*, mais il me paraît qu’il convient que ces fournitures soient séparées : il peut résulter de grands abus de leur réunion dans la même main.

« Les salles de cet hôpital sont étroites : elles sont en rez-de-chaussée et m’ont paru en général fort humides. Elles ne peuvent contenir que mille lits, ce qui n’est pas à beaucoup près suffisant dans le temps de guerre, où les troupes seules de la Marine montent à six mille hommes et où les armemens considérables attirent dans le port un grand concours d’ouvriers* et un plus grand nombre de matelots qui tous, en cas de maladie, doivent être traités dans cet hôpital. Il est vrai que dans le cas d’une maladie épidémique, au retour des escadres après des voyages de long cours, ou après des combats, on établit un lazaret* ou un hôpital sur une des îles de la rade ; mais cet établissement entraîne de grandes dépenses, et souvent de grands abus, et il serait bien à désirer qu’on put réunir tous les malades ou blessés dans un même hôpital, excepté toutefois dans le cas d’épidémie, où l’on ne peut trop isoler ceux qui sont frappés de la contagion.

Hôtel des Gardes de la Marine – « En sortant de l’hôpital je donnai un coup d’œil à l’hôtel des Gardes* de la Marine que je trouvai sur mon chemin, et que je me proposais de voir dans le détail lorsque je viendrais assister aux exercices des gardes et des aspirants.

« J’allai ensuite faire une visite à M. de la Béhague avec M. d’Orvilliers. Je rentrai chez moi pour travailler quelques heures dans mon cabinet et je soupai chez le commandant de la Marine avec quelques officiers.

A SUIVRE

Notes :

« Fête de Saint-Louis » – 25 août. Fête patronale de Saint-Louis IX (1214-1270) canonisé en 1297. Par extension, fête du roi Louis XVI, fête de la Royauté.

« Saint Esprit » – Vaisseau de 80 canons offert par l’Ordre du Saint Esprit. Construit à Brest (1762-1765). En service (1766). Devenu « Scipion » est retiré du service en 1795 (Roche, Dictionnaire).

« Salve de boites » - boîte [à poudre] utilisée pour les fêtes et réjouissances ; peuvent se substituer aux canonnades militaires dans les festivités civiles.

« Batterie du Port » – probablement la « batterie basse » du château, côté mer.

« Rivière ou bras de mer » – appelé aussi « chenal de La Penfeld » (Cour de cassation, 1830). Cette terminologie qui renvoyait à la propriété du sol en bordure de Penfeld fit l’objet de nombreux contentieux (1824-1830) dont le plus célèbre, qui fit jurisprudence, est celui de Jean-François Riou-Kerhallet (1746-1827) et de sa terre de Kervallon. A cette occasion la Marine fut déboutée (L’ordonnance de 1681 applicable au domaine maritime ne fut pas retenue) et les particuliers confortés dans leurs propriétés. Pour permettre la clôture « militaire et maritime » de la Penfeld – toujours d’actualité en 2016 - la Marine racheta sur plusieurs décennies les parcelles bordières et géra – au cas par cas – les nombreuses servitudes qui gênaient le service en amont du port. Sartine remonte probablement la Penfeld jusqu’à la Villeneuve.

http://tonnerredezef.over-blog.com/2016/01/kervallon-a-brest.html

« La Rose » – Rocher submergé à l’entrée de la Penfeld, sous le château à la pointe du même nom, qui sera arasé dans les années 1860-1881.

« Batterie du château » – appelée aussi « batterie de la Rose ».

« Chaîne » – Chaîne ou estacade flottante à « l’Avant-garde », fixée à Recouvrance (Parc aux vivres, rive droite) et sur la rive gauche à l’angle de la batterie de la Rose, auparavant sur un « rocher de la chaîne » (1639, 1672, 1723, 1778). Le service de garde était assuré par un poste sous les armes disposant d’un corps de garde sur le quai des vivres, d’une chaloupe de garde (av. 1692) et d’une cale dite « de la chaîne » pour la communication avec les embarcations contrôlées ou autorisées. Quand la chaîne était mise, le contrôle en aval s’éffectuait à l’aide d’une « patache de garde » mise en 1692 « hors la chaîne ».

« Port marchand » – En 1775 il se situait à l’entrée de la Penfeld, côté Recouvrance, sur le quai de la Fosse, auj. quai Jean-Bart et en vis-à-vis sous le château et jusqu’au quai de l’Intendance [1783]. Le 1er octobre 1865 l’accès à la Penfeld fut interdit au commerce et les navires envoyés à Porstrein au nouveau port civil alors en développement.

« navire amiral » - « Bâtiment portant, dans le port, le pavillon amiral ; c’est à bord de ce vaisseau qu’est établie la garde du port ou de l’arsenal, commandée par un officier qui est chargé de l’ouverture et de la fermeture de la chaîne : c’est ordinairement un vieux bâtiment arrangé pour ce service, ainsi que l’arrière-garde » (Encyclopédie. Méthodique Marine, 1783) A Brest appelé aussi « Amiral » ou « Avant-garde ». Autres destinations connues : prison, local de prise d’arrêts pour officiers, siège de conseils de guerre, poste de chaloupes entre Brest et Recouvrance pour les passages militaires de la Penfeld, etc.

« Machine à curer » – ou cure-mole – Le port a toujours fait l’objet d’un envasement combattu par la Marine dès les années 1680. Toutefois en raison de la situation financière catastrophique des finances de l’Etat le port ne fut pas entretenu de 1712 à 1720 ; le curage fut repris de 1720 à 1729 (Levot). - Sur le sujet voir mon billet sur ce blog :

http://tonnerredezef.over-blog.com/2016/02/cure-moles-brestois.html

« Hauts de la rivière » – de Penfeld. Les bois de la Marine étaient stockés dans la rivière Penfeld, en amont de la Chapelle-Jésus, en face de l’anse Saupin et de part en part des anses de la rive droite (anse au Merle, anse aux Baux) ainsi que sur la rive gauche dans l’anse Saint-Guénolé et devant la Chapelle du même nom. Ici il parle probablement de l’anse du Moulin à poudre et de ses stockages de bois sur rive.

« Hangards » – Etude du logement des bois sous abri dans l’anse du moulin à poudre ou « anse de la Tonnellerie ». La construction de deux hangars pour les bois de la Marine avait été entreprise dès 1730, poursuivie en 1768. Ce problème a été débattu de nombreuses fois à l’Académie de Marine par Souville, Pezay, etc. (Doneaud Du Plan et Levot, II)

« Académie [de Marine] » – Fondée par lettres patentes du 30 juillet 1752. La séance d’ouverture se déroula le 31 août 1752. Le siège de l’Académie dénommé : « salle de l’Académie » était à Brest, au Troulan, au premier étage du magasin de la ferblanterie. En 1775 l’Académie se réunit 49 fois. Doneaud du Plan citant Margerie signale que Sartine lors de sa visite à l’Académie trouva le logement de l’Académie : « désagréable par son peu d’étendue, son obscurité et le bruit inséparable d’un bassin (la forme de Troulan)… » (Doneaud Du Plan, Histoire).

« Régiments » – Ce sont les régiments de Beaujolais infanterie, Enghien Infanterie et Soissonnais infanterie dont les bataillons sont logés au château et en ville chez l’habitant.

« Hôpital de la Marine » – Construit sur la hauteur de « Lannouron-Izelaff », parcelle de « Parc-an-coat », par Siméon Garengeau (ca. 1647-1741) ; le sieur Goutteroux était adjudicataire des travaux. Hôpital de 963 lits recevant chacun deux malades ou blessés (1684-1685), agrandi (1690-1692 et 1697). Il est incendié presque totalement dans la nuit du 20 au 21 novembre 1776. Ses personnels et malades furent transférés au Séminaire des Jésuites qui devînt le nouvel hôpital principal de la Marine (1777-1834). Dans ses ruines fonctionna un hôpital baraqué appelé « hôpital brûlé » (750/800 lits).

« Rempart » – L’hôpital de la Marine était adossé au « bastion de l’Hôpital ».

« Sœurs de la charité » – Les sœurs de la Charité assuraient le service à l’hôpital de la Marine depuis le 1er janvier 1769 ; elles furent remplacées, en 1777, par les sœurs de la Sagesse qui s’y établirent sans discontinuité jusqu’en 1903, époque de leur expulsion des hôpitaux de la Marine à la suite de la promulgation des lois laïcistes.

« 20 sols par jour » – A titre d’exemple l’hôpital civil de Brest qui accueillait les soldats malades de l’armée de terre recevait comme prix de journée de soldat : 18 sols en 1778 et 22 sols pour la seule année 1780, recette exceptionnelle accordée par le Roi, en raison de son endettement et du grand nombre de soldats accueillis de 1777 à 1780. (Cuzent, L’hospice)

« Médicaments » – Le service de la pharmacie de l’hôpital de la marine et de la fourniture des « coffres de la Marine » embarqués fut assuré pour l’essentiel à l’entreprise ou en régie par des fournisseurs civils et/ou religieux. Ce n’est que le 1er mai 1777 que le service pharmaceutique fut repris dans sa totalité par un apothicaire-major de la Marine entretenu au port de Brest : Jean-Baptiste Gesnouin (1750-1814).

« ouvriers » – Les ouvriers de l’arsenal étaient d’un nombre variable, souvent employés à la journée. En 1776, ils étaient environ 4500/4650 dispersés dans une cinquantaine d’ateliers.

« Lazaret » – Organisé en 1697 sur l’îlot de Tréberon (rade, baie de Roscanvel) par le Premier médecin de la Marine Claude Olivier (-1722), remplaçait une « ambulance » de fortune montée en 1690.

« Hôtel des Gardes » – était installé depuis 1769 dans l’ancien Séminaire des jésuites. Les Gardes quittèrent le Séminaire, en décembre 1776, pour l’Hôtel Saint-Pierre situé rue de Siam. Le Séminaire des Jésuites deviendra après l’incendie de l’hôpital de la Marine (20-21 novembre 1776) un hôpital partiellement baraqué (1778) de 1200 lits, appelé « hôpital du Séminaire » ou « hôpital Saint-Louis » (1777-1834).

Jeton de l'académie de Marine (BNF, Gallica)

Jeton de l'académie de Marine (BNF, Gallica)

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