Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 26 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

 

 

Extraits du "Voyage dans les ports de Bretagne" ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

Samedi 26 août [1775, Brest]

« La matinée fut employée à faire mes dépêches ; j’expédiais pour Paris le courrier qui apporta à Votre Majesté la première lettre que j’eus l’honneur de lui écrire. Un second courrier expédié pour l’Orient y porta les ordres relatifs à l’embarquement des Bataillons* qui sont destinés pour les îles du Vent.

« A 11 heures je me rendis à l’Intendance, où je fus reçu par l’Intendant et par tout le corps de l’administration. J’y vis en particulier d’abord tous les chefs de détail, puis tous les commissaires et successivement les sous-commis[sair]es, écrivains, etc. Les officiers de port, les ingénieurs constructeurs, les ingénieurs des bâtiments civils, les différens maîtres d’atteliers et autres entretenus, pour le service et les travaux du port.

Ancienne forme. Pont ingénieux – « Je me rendis ensuite à l’ancienne forme, dite la forme de Brest* d’où l’on devait faire sortir la frégate La Dédaigneuse* qui y avait été radoubée. J’y vis d’abord enlever le Pont sur lequel on traverse la forme ; ce qui s’exécute par une manœuvre très simple et très ingénieuse. On place sous le pont, à mer basse, un ponton qui est muni de deux forts supports, lesquels ont la largeur du pont. A mesure que la mer s’élève, le ponton est soulevé et soulève lui-même le pont qu’il détache des quais de la forme. Lorsque le pont est ainsi enlevé et supporté par le ponton on éloigne celui-ci de la forme, et le pont est emporté par le ponton.

« Comme la mer n’était pas encore assez haute pour que la frégate flottât et qu’on pût la sortir du bassin, en attendant le moment de la mer haute, je visitai quelques atteliers situés sur les quais de la forme, tels que la chaudronnerie, la plomberie et les forges où se fabriquent les serrures destinées pour les bâtimens qu’on met en radoub dans la forme. Je m’arrêtai particulièrement à celui de la serrurerie. On m’ouvrit plusieurs armoires disposées pour contenir les ouvrages de serrurerie dont le port doit être approvisionné pour l’usage des vaisseaux ; mais dans toutes ces armoires je ne vois que des échantillons, et des modèles des objets qui devraient y être en magasin, et aucun approvisionnement.

« Il me paraît très inutile de faire exécuter ces ouvrages dans le port même, où la main d’œuvre est plus chère qu’à S[ain]t Etienne d’où l’on tire les ouvrages de serrurerie pour tout le Royaume. Je suis convenu avec M. l’Intendant qu’on enverrait à S[ain]t Etienne des modèles de différentes pièces de serrurerie nécessaires pour les vaisseaux, qu’on en réglerait le prix et qu’elles ne seraient reçues dans le port qu’après examen et épreuve ; qu’en conséquence on ne garderait dans l’attelier de la serrurerie que le nombre d’ouvriers nécessaires pour nettoyer, réparer et entretenir les différentes pièces

« De la serrurerie je passai aux forges établies sur le même quai et destinées à fabriquer les pièces nécessaires aux radoubs qui se font dans l’ancienne forme.

Magasins d’huile – « Je visitai aussi des magasins d’huile pour les carenes, lesquels se trouvent à la suite des forges et sur le même quai.

Première visite du Magasin Général – « à la suite de ce quai est le Magasin Général où sont rassemblés une partie des matières premières et des approvisionnements façonnés pour la construction, l’entretien et l’avancement des vaisseaux. Je ne pus m’y arrêter longtemps ; je me réservai d’en faire la visite un autre jour dans le plus grand détail. Je me contentai pour ce jour-là de m’en faire représenter les registres. On me rendit compte de la manière dont s’y tenait l’état de recette et de dépense et on me détailla toutes les parties de service qui tiennent au magasin général. Je visitai seulement la salle du rez-de-chaussée où sont emmagasinés différentes matières, telles que suif, plomb, cuivre de rosette, Blanc d’Espagne, fanaux de combats et autres pompes d’incendie pour les vaisseaux et divers ouvrages de soute. A l’extrémité de cette salle est une citerne en maçonnerie pleine d’huile de baleine dont on fait usage pour le corroi* des vaisseaux.

« Je remarquai que les salles de ce magasin ont trop peu de profondeur. Après l’incendie* qui consuma l’ancien magasin général ont fut pressé de jouir et on ne se donna pas assez de temps pour excaver une plus grande partie de la montagne à laquelle est adossé le nouveau magasin. La galerie qui règne entre ce magasin et la montagne est beaucoup trop étroite, et la proximité des terres rend toutes les salles fort humides, et s’oppose à la conservation des effets. On m’a proposé de couper une partie de la montagne*, ce qui peut se faire dans l’état des choses, sans aucun danger pour les magasins. On connait et l’on pratique aujourd’hui une méthode de faire jouer la mine qui n’occasionne aucun ébranlement aux édifices qui sont voisins de l’explosion. J’ai demandé un devis estimatif de ces travaux et j’examinerai si la dépense qu’ils exigent permet de s’en occuper.

Frégate sortie du bassin – « L’instant de la haute mer approchait et je me rendis sur le quai de la forme d’où je vis sortir par la poupe la frégate La Dédaigneuse qui venait d’y être radoubée. Cette manœuvre s’exécute avec beaucoup de facilité et à peu de frais. Il suffit d’un petit nombre d’hommes qui halent sur des grelins de dessus le bâtiment, tandis que d’autres, postés sur les quais, halent sur des aussières amarrées au bâtiment même et l’entretiennent dans la direction convenable pour empêcher qu’il ne heurte contre les parois ou contre les portes du bassin. Après cette opération je me rendis à l’intendance où je devais diner.

Bâtiment de l’Intendance* – « La position de l’Intendance mérite une observation particulière. Ce bâtiment est isolé, hors de tout allignement des magasins, et en saillie dans le port, dont les eaux baignent le pied d’une terrasse qu’on a encore ajoutée en saillie sur le bâtiment. Il est inconcevable , que dans un port aussi resserré que celui de Brest où l’on est obligé de couper des montagnes chaque fois qu’on veut s’étendre, il est inconcevable, dis-je, qu’on ait sacrifié un terrain si précieux, le plus aéré de tout le port, et dans le voisinage d’une forme, pour y bâtir une vaste Intendance et des bureaux qui seraient tout aussi bien placés partout ailleurs, ainsi qu’on le voit à Toulon. Lorsque l’Intendance sera dans le cas d’être rebâtie je pense qu’il ne faut pas hésiter de rendre au service du port le terrain qu’elle occupe, et d’assigner pour le nouveau bâtiment quelques-uns des emplacements de la ville qui appartiennent à Votre Majesté.

Visite du château* – « Immédiatement après le diner, je me rendis au château avec une partie des officiers. Je fus reçu à la porte par le commandant et l’état-major de la Place*, et salué de 12 coups de canons. Je trouvai dans la cour deux Bataillons de la garnison* rangés en bataille, et je fus salué par tous les officiers.

« Je visitai tous les ouvrages du château dont l’ingénieur en chef de la Place* m’expliquait l’objet. J’examinai la disposition des batteries* qui défendent l’entrée du port dans cette partie. On était occupé à plusieurs réparations, à des mouvemens de terre, à des démolitions et autres ouvrages de cette nature.

« En sortant du château je fus salué de nouveau de 12 coups de canons et je trouvai sur la Place d’armes un Bataillon du Régiment de Soissonnais*, qui évolua en ma présence et exécuta toutes les manœuvres et les feux prescrits par l’ordonnance de l’infanterie.

Visite du lougre L’Espiègle* – « Je me rendis ensuite dans le Parc pour visiter le lougre L’Espiègle commandé par M. de Barre lieutenant de vaisseau sous la direction duquel ce bâtiment a été construit. Je l’examinai dans toutes ses parties ; je descendis dans l’entrepont et je me fis rendre compte des qualités particulières de ce bâtiment. Je m’y attachai d’autant plus, que faisant partie de l’escadre, on m’en avait rendu les comptes les plus avantageux, et que toute la Marine me paraît préférer cette espèce de bâtiment aux cutters qui ne sont pas faits pour naviguer en escadre, et dont je pense qu’on doit abandonner l’usage.

Vaisseaux couverts dans le port – « Je passais ensuite sur le vaisseau Le Magnifique*, un de ceux auxquels on a mis une couverture de toile en forme de tente qui fait l’effet d’un grand parapluie. Cette toile est portée sur une charpente assez considérable et disposée de manière à laisser un libre passage à l’air en dessous de la tente. Les avis sont partagés sur le succès qu’on doit attendre de l’usage de ces couvertures. Il me paraît que plusieurs officiers pensent encore qu’elles doivent hâter la pourriture des vaisseaux et que d’autres pensent le contraire. Cette diversité d’opinions me détermine à proposer la question dans un Conseil de Marine dont j’aurai l’honneur de mettre le résultat sous les yeux de Votre Majesté.

Mâts et vergues, affuts, câbles et grelins déposés dans les vaisseaux – « On a mis des couvertures aux cinq vaisseaux qui sont réputés être dans le meilleur état. Les mâts et les vergues de hunes, les affuts des canons et leurs roues sont disposés dans l’entrepont de ces vaisseaux qui servent aussi de magasins à leurs propres effets. Il m’a paru qu’on désirait qu’on y plaçât aussi les câbles et les grelins ; on pense qu’en les élongeant sous les baux, et en les y tenant suspendus, ils s’y conserveront mieux, que lorsqu’on les roue dans des magasins humides où ils s’échauffent en peu de temps. La seule objection contre ce projet, c’est la dépense qu’entraîne[nt] le débarquement et le rembarquement de tous ces effets, lorsqu’on arme le bâtiment.

Arrangement et distribution des vaisseaux dans le port nuisible à leur conservation – « Il est très malheureux que la disposition du port de Brest oblige à doubler et même à tripler les rangs des vaisseaux sur un même poste. Ces vaisseaux ainsi accostés s’échauffent et pourrissent très promptement par défaut d’air. L’ordonnance prescrit de les changer de côté tous les six mois, afin que le bord qui était en dedans du rang dans les six premiers mois, se trouve en dehors dans les six derniers et que chaque bord soit successivement exposé à l’air ; mais ces grands mouvemens exigent beaucoup de monde pour les exécuter ; et la dépense qu’ils entraînent, force à ne pas suivre l’ordonnance à la rigueur. Lorsque les nouvelles fortifications qui doivent mettre en sureté le haut du port* seront terminées, et qu’on aura fini le creusement de cette partie, on pourra étendre les vaisseaux sur une plus grande longueur et se contenter de doubler les rangs en laissant entre deux vaisseaux un intervalle assez grand pour que l’air puisse y circuler plus librement. »

A SUIVRE

Notes :

« bataillons » - « Entrent dans la Province pour passer aux colonies de l’Amérique » par Lorient : les 4ème bataillons des régiments d’infanterie de Navarre, Guyenne, La Marine, Béarn, Auvergne et Flandres (Arch. dép. Ille-et-Vilaine, Rennes, cart. n° 3827, p. 408, 29 août 1775).

« forme de Brest » - dans la crique ou anse d’échouage de Troulan (« Tournan » pour Colbert de Croissy, 1665). Construction d’une « cale de radoub » (1670-ap. 1676) puis d’une « forme » de radoub : étude (1680), marchés de construction (1682), construction de 1683 à 1687.

« Dédaigneuse » - frégate de 32 canons (1766-1778), construite à Bordeaux, mise à flot (18 avril 1766), en service (1766). Elle est retirée du service (1778). (LV J.M. Roche, Dictionnaire)

« corroi des vaisseaux » - enduit de brai gras servant au calfatage des navires.

« incendie » - du Magasin général de l’arsenal en date du 30 janvier 1744.

« couper une partie de la montagne » - Des travaux d’excavation de la montagne « dite de Keravel » furent réalisés à différentes époques – jusque sous l’Empire- pour agrandir le « domaine du Roi » derrière le magasin général (auj. périmètre limité par le boulevard Jean-Moulin, et le bas de la rue Louis-Pasteur)

« Bâtiment de l’Intendance » - en bord de Penfeld, au sud de la crique de Troulan, résidence de l’intendant ou « maison du roy » (1667-1787), avec chapelle accolée (1676).

« château » - Le château de Brest relevait en 1775 de l’armée de terre (logement du commandant, casernes, magasins, prison, etc.). Il ne fut cédé en partie à la Marine (Parc-au-Duc) qu’en 1788.

« commandant et état-major de la Place » - Le commandant de la Place de Brest était Jean-Pierre Antoine de Behague (1727-1813) (cf. 24 août). Le major de la Place probablement Louis-Antoine de Lusignan (1726-1782) et l’aide-major de la Place était un nommé Margouët, etc.

« deux bataillons de la garnison » - Les régiments d’infanterie de Beaujolais et d’Enghien.

« ingénieur en chef de la Place » - Il s’agit probablement de Louis-Lazare Dajot (1717-1786), directeur des fortifications de Bretagne en résidence à Brest [Génie militaire] ; Antoine Choquet de Lindu (1712-1790) était à l’époque ingénieur en chef des ouvrages et des bâtiments civils [Génie maritime].

« batteries » - Il s’agit probablement des travaux sur les anciennes « batteries du château », devenues batteries haute et basse du Parc-au-Duc.

« Soissonnais » - régiment d’infanterie de Soissonnais, en garnison à Brest de 1773-1775 « pour travailler aux fortifications ».

« Espiègle » - Lougre (1773-1788). Construit à Dunkerque, mis à flot (1773). Retiré du service (1788) (LV J.M. Roche, Dictionnaire).

« Magnifique » - Vaisseau de 74 canons (1750-1782). Construit à Brest, mis à flot (1749), en service (1750). Retiré du service (1782). (LV J.M. Roche, Dictionnaire)

« mettre en sureté le haut du port » - Plusieurs ouvrages défensifs furent élaborés dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle pour mettre à couvert le « haut du port », du côté de Recouvrance, Saint-Pierre, Quéliverzan, Ménès et Bouguen : (projets Filley de la Côte, 1764 ; projet Dajot-La Rozière, 1768 ; La Rozière, 1770, etc.). En définitive, seul l’ouvrage à cornes de Quéliverzan (1773 à 1776) et les deux éphémères lunettes du Stiff [auj. Kerangoff] (1775-démolition 1779) étaient en construction lors de la visite de Sartine à Brest.

Commenter cet article