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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 27 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

Brest - caserne de la Marine

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

Dimanche 27 août [1775, Brest]

Troupes du Corps r[oy]al d’inf[anter]ie de la Marine – « A 10 heures du matin je me rendis avec tous les officiers pour voir manœuvrer les troupes de la Marine* sur la place des cazernes. J’y trouvai toute la division en bataille, partagée en cinq sections conformément à l’ordonnance de Votre Majesté du [laissé en blanc] janvier de cette année*. Je la passai en revue et je passai dans chacun des trois rangs des cinq sections. Je fus parfaitement content de la tenue de la troupe. La compagnie des Bombardiers* tirés des classes des matelots se faisait particulièrement remarquer par la beauté des hommes. La première compagnie de chaque section, composée de soldats d’élite attira pareillement mon attention et en général tout le monde convient que les troupes de la Marine n’ont jamais été sur un si bon pied.

« Après la revue d’honneur, on fit défiler les cinq sections et on ne réserva que les bas officiers et soldats d’élite qui composent la première classe qu’on a dressée à toutes les manœuvres de l’infanterie, et qui est destinée à instruire et à former le reste de la troupe. Cette première classe fit en ma présence l’exercice du fusil suivant la nouvelle ordonnance de l’infanterie : tous les temps en furent exécutés avec une précision et un ensemble tels qu’on peut l’exiger des troupes les plus exercées. C’est le témoignage qu’en rendent les colonels et les majors des régiments en garnison dans la Place. Après l’exercice du fusil on fit exécuter à la troupe plusieurs manœuvres et les différens feux prescrits par l’ordonnance : tout fut exécuté avec la plus grande précision et la plus grande célérité. Je supplie Votre Majesté de se rappeller que la nouvelle formation de ces troupes ne remonte pas plus loin que le commencement de cette année : on doit les progrès rapides qu’elles ont faits aux soins et à l’activité de M. le chevalier de Fautras major de la division et au zèle de tous les officiers majors de la Marine.

Cazernes – « A la suite des exercices je visitai les cazernes*. Ce bâtiment dans son état actuel, peut contenir 2400 hommes et dans un cas forcé, on en placerait jusques à 2800 en en logeant une partie dans les mansardes. On m’a proposé d’ajouter au corps de caserne, du côté du nord, un pavillon qui contiendrait 5 à 600 hommes afin de pouvoir loger convenablement 3000 hommes, ce qui est suffisant pour l’état auquel sont fixées les troupes de la Marine. J’ai chargé M. de Lindu* ingénieur des Bâtimens civils, de me donner un devis estimatif de la dépense qu’exigerait ce projet qui m’a paru mériter attention.

Vaisseau mis dans le bassin – « En revenant des casernes je vis entrer dans la vieille forme le vaisseau L’Amphion* de 50 canons, pour y être radoubé et caréné.

Je dinai chez M. d’Orvilliers avec tous les officiers attachés au détail des troupes.

Bagne des forçats – « L’après-midi je visitai le bagne* qui est la maison de force où sont renfermés les forçats ou galériens. J’y fus salué à la manière des galères par cinq cris de ouf : Il n’est pas permis aux forçats de crier Vive le Roi. J’ai parcouru toutes les salles et je reçus les représentations et les placets de tous ceux qui croyaient avoir ou à se plaider ou à espérer. Je me fis représenter le pain qu’on leur donne et je me fis rendre compte de l’état de leur habillement et du temps qu’il doit durer.

« Le bagne est un des plus beaux édifices du port : Il a été bâti ainsi que la plus grande partie des magasins et des autres bâtiments civils sur les deisseins et sous la direction de M. Choquet de Lindu* ingénieur en chef. Ce bâtiment est bien distribué, bien aéré : tout ce qui peut y entretenir la propreté et la salubrité de l’air : tout ce qui peut concourir à la sureté y a été ménagé avec art : on peut dire que c’est la plus belle prison du monde.

« Ce bâtiment peut contenir 3200 forçats par la distribution des bancs ou lits : et comme il y en a à présent 3500, on en a logé 2à 300 dans les greniers, et par préférence les estropiés et ceux qui sont moins sujets à faire des tentatives pour s’évader.

« Dans une cour attenante au Bâtiment sont rangées les Baraques ou Boutiques* des forçats qui ont quelque métier et auxquels on permet de travailler.

Château d’eau – « En sortant du bagne je visitai le château d’eau qui distribue l’eau aux cazernes, à l’hôpital du bagne, et à une partie de la ville. M. de Lindu me proposa d’augmenter l’eau dont la quantité ne suffit pas à tout le service : son projet qu’il m’expliqua en détail me parut utile, et je le chargeai d’en dresser un devis estimatif.

« En traversant le port pour me rendre chez M. d’ Orvilliers, je m’arrêtai à l’ancienne forme, et je vis mettre tout à la fois toutes les [xxx] ou accores* au vaisseau L’Amphion qui était à sec. Dans le besoin où on l’avait entré à la haute mer du matin.

« Je rentrai chez moi, où après avoir donné une audience publique, ainsi que je faisais tous les soirs, à tous les ouvriers et autres gens du port qui avaient des demandes à former ou des placets à me remettre, je donnai une audience particulière à chacun de M[essieu]rs les Capitaines de vaisseau et je soupai avec eux chez M. d’ Orvilliers. »

A SUIVRE

Notes :

« Troupes de la marine » – Le chevalier de Fautras*, déjà cité par Sartine [cf. 24 août], précise que lors de la guerre d’indépendance américaine il commandait la division de Brest du corps royal de la marine « qui était un corps de plus de sept mille hommes de grenadiers et de fusiliers » (Chevalier de Fautras, Mémoire sur les troupes de la Marine, 1790). En fait il s’agit de l’ordonnance du 26 décembre 1774 : Ordonnance portant création de cent compagnies de fusiliers, en un seul corps sous la dénomination de corps royal d'infanterie de la marine.

« Bombardiers » - Brest disposait en 1775 d’une compagnie de bombardiers de 80 hommes : 5 sergents, 5 caporaux, 5 appointés, 10 artificiers, 55 bombardiers et 2 tambours (Dictionnaire, Vial du Clairbois, t. 1, canonnier).

« cazernes » - Casernement des troupes de la Marine, rive gauche à Lanouron – Construction de la première aile (1730-1732), du pavillon central et de la deuxième aile (1767), clôture de l’emprise et construction des locaux annexes (1773 et 1786-1789). L'armée de terre quant à elle disposait de casernements au château et à Recouvrance.

« M. de Lindu » - Antoine Choquet de Lindu* (1712-1790) [cf. 26 août].

« Amphion » - Vaisseau de 56 canons. Construit et mis en service en 1750 à Brest. Refondu à Brest (1764). Retiré du service et démoli en 1787 à Rochefort (LV JM Roche, Dictionnaire).

« Bagne » - Construit en 1750-1751 par Antoine Choquet de Lindu, le bagne fonctionna à Brest de 1749 à 1858. La « plus belle prison du Monde » était bornée au nord par les casernes de la Marine et au sud, sur les quais, au bas des excavations de Keravel par les « magasins particuliers » de la Marine.

« Boutique » - Parmi les métiers autorisés et qui tenaient boutiques dans la cour du bagne les plus nombreux étaient les cordonniers, les graveurs, les horlogers, les écrivains publics, etc. (Henwood, Bagnards à Brest).

« accores » - Terme très utilisé dans la vieille marine. Ici : espèce d’étais qui soutenaient les vaisseaux en construction ou dans les bassins (Dictionnaire, Vial du Clairbois, t. 1).

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