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LE MARQUIS DE PAULMY A BREST, BERTHEAUME, LE CONQUET… (1754)

Publié le par Sean O'Reil

Le port du Conquet (1754), vu de la presqu'île de Kermorvan
Le port du Conquet (1754), vu de la presqu'île de Kermorvan

Il y a près de trente ans j’avais publié dans le bulletin annuel de la Société archéologique du Finistère un article sur la vie militaire au Conquet au XVIIIe siècle*, petite monographie sur ce port auquel je suis attaché. J’avais rencontré alors de grandes difficultés pour illustrer mon texte. Je vous propose aujourd’hui, extrait de Gallica la bibliothèque numérique de la BNF, les représentations illustrées de Brest, Le Conquet et Bertheaume, figurant en vignettes dans la « carte de la 3e tournée militaire »* (1754) du marquis de Paulmy.

Observations sur l'illustration du Conquet - L'on peut observer plus particulièrement sur le dessin : la chapelle Saint-Christophe (détruite en 1857), les chantiers de construction de navires au Croaë et un curieux pont, plus vraisemblablement un pont de bateaux plats identique à ceux qui seront projetés à Brest en 1689 par le maréchal d'Estrées, commandant des troupes en Bretagne ou en 1764-1766 à Pontaniou entre Brest et Recouvrance, par M. de Roquefeuil, commandant la Marine à Brest. Au Conquet le passage des troupes entre le bourg du Conquet et les Blancs-Sablons était assuré par un bac puis vraisemblablement par un "chalan demandé par M. le duc d'Aiguillon". (SHD Brest, 1E 530, p. 269, 14 juin 1756).
Antoine-René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1722-1787) en tournée dans les « provinces maritimes occidentales de la France : Normandie et Bretagne (1754).

Voici un personnage plus connu des dix-huitiémistes patentés et des bibliophiles que des Brestois. Littérateur, diplomate puis secrétaire d’Etat à la Guerre (1757-1758), ministre d’Etat, le marquis de Paulmy n’a pas laissé son nom dans les Histoires de Brest si ce n’est à la marge et encore... Sa venue dans notre cité n’a pas marqué les chroniqueurs, ni déchaîné un échange de correspondances officielles. Une bonne raison à cela : la brièveté de son séjour : du 25 au 29 juillet 1754 et le fait qu’il venait inspecter les structures brestoises de la « Guerre » [armée de terre] et non celles de la Marine.

En 1754, le marquis d’Argenson venait en inspection à Brest en qualité de secrétaire d’Etat à la Guerre, « en survivance » de son oncle, Marc-Pierre, comte d’Argenson (1696-1764), le secrétaire d’Etat en titre. Cette fonction de « survivancier » qui était une faveur royale, lui réservait en quelque sorte la place de son oncle – en cas de décès, départ volontaire ou non - tout en l’employant gracieusement au service de l’Etat à charge pour le Roi de le défrayer et de lui octroyer des gratifications ponctuelles pour ses « missions ». Antoine-René obtiendra d’ailleurs en 1757-1758 la charge de secrétaire d’Etat après le renvoi de son oncle par le Roi.

Le comte d’Argenson ne pouvant plus depuis 1751, pour raison de santé (il souffrait de la goutte), assurer ses tournées dans les provinces, celles-ci furent confiées à Antoine-René qui bénéficia pour ses déplacements des honneurs et prérogatives « qu’il est d’usage de rendre aux maréchaux de France » (Lettre du ministre de la Marine au comte Duguay, 16 juin 1754). De plus pour ses déplacements, l’intendant de Bretagne, Le Bret*, s’assura que ses collègues de la Marine de Brest et de Rochefort mettaient en place des « voitures d’eau » nécessaires aux inspections des îles (Lettre de Le Bret, intendant de Rennes à l’intendant Hocquart* de Brest, du 1er juillet 1754). L’on sait par ce courrier qu’il était prévu, le 25 juillet, des moyens à Concarneau pour le passage vers les Glénan et le 31, à Morlaix pour l’inspection du château du Taureau.

Ces tournées en province firent l’objet de rapports détaillés à son oncle et au Roi, accompagnés de quantités de cartes, plans et dessins confidentiels voire secrets réalisés, pour les inspections, par les ingénieurs des places de guerre visitées. A Brest c’est le nom d’Amédée François Frezier (1682-1773) qui est mentionné, signataire en 1754, des plans brestois – au sens large - conservés dans le fonds documentaire appelé sur les inventaires : « recueil topographique dit de Paulmy » (Bibl. Arsenal, en ligne sur Gallica/BNF). L’on sait aussi qu’il se faisait accompagner d’officiers généraux « experts » suivant le type d’inspections (artillerie, infanterie ou génie). En 1754 à Brest il est accompagné par son cousin, Marc-René de Voyer d’Argenson (1722-1782), le fils du comte d’Argenson.

J’ai retrouvé au service historique de la défense, département Marine de Brest, un « extrait » du compte-rendu de cette visite, probablement établi par l’intendant Hocquart*, adressé au ministre de la Marine – qui en accuse réception le 15 août - et transcrit sur les registres du contrôle de la Marine de Brest à la date du 26 août 1754 (SHD Marine Brest, 1L 7, fol. 167-168) :

« [fol. 167] Du 26 aoust 1754Extrait de ce qui s’est passé lors de l’arrivée et pendant le séjour du Marquis de Paulmy à Brest.

"Mr. Le Marquis de Paulmy arriva le 25 juillet 1754 à Quelerne venant de Quimper par terre, en entrant il fut salué de 12 coups de canon ; La garde qui avoit été augmantée se mit en Bataille les armes présentées la Bayonnette au bout du fusil[.] Il dina chez Mr. de Lescoet Capitaine de Vau Commandant[.]

"Il fut salué en s’embarquant dans un canot du port de pareil nombre de coups de canon même cérémonial pour les troupes, il portoit pavillon en avant dans la Rade toutes les Batteries tirèrent l’une après l’autre à commencer par l’Isle longue et les Batteries de Plougastel, ensuitte la batterie de Vauban et toutes les Batteries de Léon

"Un peu avant d’entrer dans le port il fut salué de 12 Coups de Canon par le Château, et de 17 ensuitte tirés de la batterie du fer à cheval et de la batterie Royale.

"Il débarqua à la Calle de l’Intendance et trouva les troupes de La marine en Bataille, les armes présentées la Bayonnette au bout du fusil, on batit aux champs La bourgeoisie étoit sous les armes ; le long des quais de Brest et de Recouvrance ; Sur le quay de l’Intendance Les gardes du pavillon et de la Marine sous les armes avec les Bombardiers.

"Le Superbe ; le Vau servant d’amiral, le Soleil Royal, le Formidable et le Défenseur pavoisés faisaient une ligne à la vüe de l’Intendance, tous les Vaux avoient leurs pavillons, la même décoration a subsisté pendant tout le séjour du Ministre.

"Débarqué à la calle de l’Intendance il y faut reçu par Mr. De Gonidec* accompagné de l’état-major de la place et autres il fut conduit par ces Mrs. à l’Intendance ou il a logé Mr. Hocquart* accompagné de Mrs les Commres et écrivains principaux alla au-devant de lui à son entrée à l’Intendance. Mr. le Comte Duguay* se présenta et fit son compliment accompagné de Mrs. De Foligny* et Perrier de Salvert*, chefs d’Escadres et de tous le Corps de la Marine ensuitte il fut arrangué par [fol. 167 v°] les Corps de Ville, de Justice et Communautés.

"50 hommes du Régiment de Quercy* avec un Drapeau, 1 Capitaine, un Lieutenant et 1 enseigne furent postés pour sa garde qui fut renvoyée à l’exception de 15 hommes et un Sergent que Mr. Le Marquis de Paulmy demanda, et qui ont continué la garde Jusqu’au dernier jour.

"Le 26 il fut à 10 heures au Champ de bataille faire la revue du Régiment de Quercy, à 2 heures au Château ou les troupes de terre restèrent en bataille jusqu'à. 6 heures du Soir qu’il en sortit, là il visita entièrement et par détail le château, en rentrant il fut salué de 12 coups de canon et dina chez Mr. De Gonidec ou 50 personnes de tous les Corps avoient été invitées, reçut en sortant du château. Le même salut qu’on lui avoit rendu à son entrée, les clefs ne lui ont point été présentés.

"De la il se rendit aux salles des gardes de la Marine ou il trouva la Compagnie en Bataille les armes présentées Battant aux champs, vit faire le maniement des armes et tous les exercices jusqu’à 7 heures [.] ensuite il fut à bord du Soleil Royal, aux Nouveaux Bassins et aux forges, on avoit retardé expres la Sortie des ouvriers.

"Le 27 il s’embarqua pour aller voir le château du Mingant, Bertaume, labaye de St. Mathieu Le Conquet et le Blanc Sablon passant le long de la coste de Léon en dehors du goulet et il fut salué de 12. Coups de canon par tous les forts et d’un nombre impair plus ou moins grand de toutes les Batteries qui avoient moins de 12 canons montés visita le fort du Mingant le château de Bertaume dina chez les P. de St. Mathieu et revint à 10 heures du soir à Brest.

"Le dimanche 28 il visita les magasins des vivres, la Batterie du fer à Cheval La Baterie Royale d’où on tira un coup de canon à boulet de 48 et deux bombes qui tombèrent dans la rade fit le tour de la fortiffication de Recouvrance, entendit la messe aux Capucins, entra dans leur jardin en Suitte descendit dans le Parc où il visita tous les magazins et atteliers du costé de Recouvrance et [fol. 168] de Brest et se rendit à deux heures chez Mr. Le Comte Du Guay où il dina à une table de 50 couverts servie splendidement.

"Après le diner il visita les remparts de Brest et les hôpitaux de la ville, il fut à l’église Saint-Louis ou le curé et le clergé en chapes le reçurent à la porte il y fut harangué, encensé, baisa le crucifix et fut conduit dans le cœur où il y avait un prie Dieu préparé qu’il n’occupa point, on entonna le Tedeum, ensuitte reconduit par le même clergé jusqu'à la porte, de là il se rendit au Séminaire de la Marine ou les Jésuites le reçurent, entra seulement dans le jardin, ensuitte à la place des cazernes ou les troupes de la Marine étoient sous les armes, vit faire l’exercice et quelques décharges de mousquetterie, de la a l’hôpital de la marine et au bagne d’où il revint à 10 heures du soir.

"Le 29 à 9 heures du matin il party pour Morlaix, 3 piquets de 50 hommes chacun avec la compagnie de grenadiers faisant 200 hommes du régiment de Quercy bordoient la haye des deux costés de la grande Rue à commancer depuis la porte de l’Intendance, et La Milice Bourgeoise jusqu'à la porte de la ville Mr. De Gonidec et l’Etat-major de la place avec Mr. Hocquart le conduisirent jusqu’à la barrière, en montant en carosse sur le glacis il fut encore salué de 12 coups de canon de la place.

"Pendant les 4 jours du séjour de Mr. Le Marquis de Paulmy à Brest, Mr. Hocquart a fait servir tous les soirs 2 tables de 30 couverts ou les principaux officiers de tous les corps avaient été invités.

"Mr. Le Marquis de Voyer* fils de Mr. Le Comte Dargenson a aussi logé à l’Intendance.

"Collationné à l’original remis à Mr. L’Intendant par nous Controlleur de la Marine. A Brest le 26 aoust 1754/ [signé : illisible]. ».

Notes :

F. Olier. « Le Conquet, garnison du bout du monde. La vie militaire au Conquet au XVIII ème siècle », Bull. Soc. Arch. Finistère, 1986, t. 115, p. 287-314.

BNF, Bibl. Arsenal, MS-6436 (98c) : Carte de la « 3e tournée militaire dans les provinces maritimes occidentales de la France : Normandie et Bretagne » [1754].

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b550084914/f1.item.r=carte%20paulmy.zoom

« M. Le Bret » - Cardin François Xavier Le Bret de Flacourt (1719-1765), intendant de Bretagne (1753-1765).

« M. de Gonidec » - Le comte de Gonidec, gouverneur de Brest [1754]

« M. Hocquart » - Gilles Hocquart (1694-1783), intendant de la Marine du port de Brest (1749-1764).

« M. le Comte Duguay » - Hilarion Josselin, comte Dugay (1692-1760), commandant de la Marine à Brest (1752).

« Mrs. De Folligny et Perrier de Salvert » - François-Félix des Bordes, baron de Folligny et Antoine Alexis Perier de Salvert (1691-1757), chefs d’escadres [1752].

« Quercy » - régiment de Quercy infanterie dispose d’un bataillon à Brest (1753-1754), remplacé dans les casernes du château de Brest par le régiment Comte de la Marche infanterie, lequel est annoncé comme « entrant dans la province le 28 octobre 1754 » (Arch. dep. Ille-et-Vilaine, C 3811, p. 219/18.08.1753 ; p. 512/27.08.1754).

Sources :
SHD Marine Brest, séries 1E, 1A, 1L – Le Courrier, LXVI, 268, du Vendredi 16 août 1754 donne cette précision : « Il partit le 19. (sic) pour continuër sa route extrêmement satisfait de la manière dont il a été reçu & du bon état où il a trouvé toutes choses. On ne l’a pas moins été dans cette Ville de la politesse & de l’affabilité avec laquelle ce Ministre a reçu tout le monde. » - Combeau, Yves, Le comte d’Argenson, Ministre de Louis XV, Ecole des Chartes, n° 55, Paris, 1999 – Perreon, Stéphane, L’armée en Bretagne au XVIIIe siècle, PUR, Rennes, 2005.
Le château de Bertheaume et le "bateau volant" - moderne téléphérique - assurant la liaison avec le continent.

Le château de Bertheaume et le "bateau volant" - moderne téléphérique - assurant la liaison avec le continent.

L'arrivée du marquis de Paulmy à Brest dans son canot de gala (1754).

L'arrivée du marquis de Paulmy à Brest dans son canot de gala (1754).

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