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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 28 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

Extraits du « Voyage dans les ports de Bretagne » ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

Lundi 28 août [1775, Brest]

Carenne d’un vaisseau dans le bassin – « A 9 heures du matin, je me rendis dans l’arsenal et je vis d’abord chauffer dans l’ancienne forme le vaisseau L’Amphion, qu’on y avait fait entrer pour lui donner une carenne de Port et y faire le léger radoub dont il pouvait avoir besoin.

« Je visitai ensuite le bureau du contrôle qui correspond avec tous les autres bureaux. Je m’en fis représenter les registres et j’examinai comment chaque partie y est distincte.

2e visite du Magasin Général – « De là je passai au Magasin Général et j’en parcourus toutes les salles ; mais cette visite ne servit qu’à m’assurer par mes propres yeux, que le Magasin était dépourvu d’approvisionnemens en tout genre.

Poulierie – « La Poulierie me parut un peu mieux pourvue ; mais il s’en faut cependant de beaucoup qu’elle soit en état de fournir à ce qu’il serait nécessaire pour completter le gréement de chaque vaisseau et frégate.

Dispositions pour tirer une frégate à terre – « Delà je traversai le Port pour me rendre à une des calles de la montagne des Capucins* et y examiner toute la disposition des apparaux nécessaires pour tirer une frégate à terre.

« Après avoir diné chez M. d’Orvilliers, je revins à la calle pour y voir exécuter cette manœuvre. La frégate était présentée à la calle et dirigée dans l’allignement convenable. Les apparaux destinés à tirer le bâtimens à terre consistaient en six apparaux de carenne fixés d’une part à des canons solidement maçonnés dans le roc de la montagne et de l’autre à une ceinture formée de quatre câbles qui embrassaient le frégate au-dessus de la hauteur de ses [façons ?]. Le garant de chaque appareil passait dans une poulie de retour et était garni à un cabestan. 1200 forçats environ furent employés à virer sur les cabestans pour tirer la frégate à terre sur le chantier qu’on lui avait préparé ?

Frégate tirée à terre – « Cette grande manœuvre dirigée par M. Thévenard* capitaine de Port fut exécutée avec succès. Une opération semblable n’avait pas réussi sur le vaisseau Le Zodiaque* quand M. le duc de Praslin* alla à Brest ; et avant cette époque on avait fait en différents temps six tentatives dont aucune n’avait réussi. Cette opération peut être utile quand les formes sont occupées ou qu’on prévoit qu’elles pourront l’être ; mais elle est dispendieuse tant par le nombre d’hommes qu’elle occupe que par le dépérissement et l’usure des apparaux qu’on y employe ; et je pense qu’on ne doit y avoir recours que dans des cas forcés.

« Quand la frégate fut établie à terre sur le chantier qui lui avait été préparé, j’allai visiter quelques atteliers voisins de la calle.

Visite de l’attelier de la mâture – « Je vis l’attelier de la mâture où l’on travaille les mâts d’assemblage ou ceux qui sont composés de plusieurs pièces. Je vis mettre en place une des jumelles d’un mât de beaupré de 4 pièces.

« Dans un autre attelier qui sert pareillement pour le travail de la mâture, je vis billarder* un cercle de fer sur un mât assemblé : cette opération se fait en chassant sur le mât avec des masses de fer comme les masses de billard, un cercle de fer qui a été auparavant chauffé, afin d’empêcher qu’il ne casse quand on le force sur le même mât dont il relie toutes les pièces.

« Le maître mateur me montra et désassembla devant moi le modèle du grand mât du vaisseau Le Royal Louis* de 116 canons. Ce mât est remarquable par le nombre de 21 pièces qui le composent, c'est-à-dire, 21 arbres. Quoique la main d’œuvre d’un pareil mât ait été fort dispendieuse on a trouvé cependant une grande économie à le composer d’un grand nombre de petits arbres, la rareté des grands arbres rendant leur prix excessif. Au reste ces mâts composés ainsi d’un grand nombre de pièces, quand ils sont bien ajustés, ont toute la solidité qu’exige l’effort qu’ils doivent faire.

« Dans une des parties de ces hangards où l’on travaille la mâture, et où l’on conserve aussi des mâts assemblés à l’abri des injures de l’air, on a placé des gouvernails de vaisseau [des cabestans et des hunes] qui s’y conservent à couvert.

Attelier de la sculpture – « A la suite de ces hangards je visitai l’attelier de la sculpture. On me fit voir différens deisseins de poupes et de poulaines de vaisseau. Je mis mon approbation au bas de celle qu’on me proposa pour le vaisseau le Sphinx* qui est en construction. Je recommandai qu’on s’occupât en général de rendre les sculptures fort légères, non seulement afin de diminuer le poids dans les parties où on les place mais encore pour supprimer la dépense inutile qu’entraînent des ornemens multipliés et superflus.

Attelier de la peinture – « De l’attelier de la sculpture je passai à celui de la peinture. C’est là que se préparent les différentes couleurs dont on fait usage pour les vaisseaux, et qui servent non seulement à leur ornement, mais encore à leur conservation, soit en les appliquant sur les différentes parties du vaisseau qui étant exposées à l’air ne peuvent être goudronnées, soit en enduisant des toiles nommées prélarts qui servent à couvrir différentes parties où l’eau s’introduirait sans cette précaution.

« Je vis ensuite l’attelier des étoupes noires qui servent au calfatage des vaisseaux. Ces étoupes sont faites avec de vieux cables ou autres cordages coupés en tronçons qu’on écharpe après les avoir laissé macérer dans l’eau. Ce travail est livré aux enfants des ouvriers, à qui l’on accorde un petit salaire pour cet objet.

Attelier de l’avironnerie – « Je vis aussi l’avironnerie ou l’attelier dans lequel se travaillent tous les avirons ou rames destinées pour les chaloupes, canots et autres bâtimens de ce genre.

Attelier de la menuiserie – « Et celui de la menuiserie où se travaillent les différens meubles à l’usage des vaisseaux. A la suite de ces atteliers sont, celui des gournables, c’est-à-dire, des chevilles de chêne qui servent à lier le bordage aux membres, ainsi que les cloux et les chevilles de fer ; puis l’attelier de charronage où se travaillent les chariots trinqueballes et brouettes nécessaires pour le service du port.

Visite du vaisseau le Sphinx en construction – « Après la visite de toute cette partie des atteliers j’entrai dans le Sphinx vaisseau de 64 canons, qui est en construction sur la calle voisine de ces bâtimens, et dont tous les membres sont montés. Je m’en fis dire les principales dimensions.

Formes de Pontaniou* – « J’allai ensuite visiter les trois formes ou bassins construits dans la partie du port qu’on appelle Pontaniou et pour l’établissement desquels on a coupé la montagne. Ces formes sont au nombre de trois : deux sont à la suite l’une de l’autre et communiquent entr’elles ; la troisième est indépendante des deux autres. Les vaisseaux La Bretagne*, l’Intrépide* et le Palmier* occupent les trois formes. Le Palmier de 74 canons est reconstruit dans le bassin postérieur de la forme double.

Forme couverte* – « On travaille à couvrir ce bassin en ardoise. Les piliers de maçonnerie qui doivent porter la charpente de toit sont déjà tous élevés, et on commençait même, quand je suis parti de Brest, à poser cette charpente. Avis partagés sur l’utilité de la couverture. Les sentimens sont bien partagés sur l’utilité de cette couverture : on ne peut disconvenir que les bassins ne reçoivent de l’air que par le haut : adossés à une montagne taillée à pic et humide ; entourés d’ailleurs de bâtimens, de magasins qui les dominent, les vaisseaux sont enterrés dans les bassins : on pourrait dire qu’ils y sont dans des puits : Si l’on couvre ces puits, d’où tirera-t-on de l’air. Il est vrai qu’on travaille à couper la montagne pour faire une espèce de place d’un côté de la forme ; mais si par là on parvient à avoir une plus grande masse d’air et à établir un peu plus de circulation, parviendra-t-on à donner du jour dans le fond d’un bassin couvert.

« Telles sont les raisons sur lesquelles s’appuyent ceux qui sont opposés à la méthode de couvrir les bassins. Ceux qui les défendent citent l’expérience de Rochefort, où l’on s’est très bien trouvé d’avoir couvert les formes ; mais ceux d’avis différens, objectent qu’à Rochefort le Pays est plat, que l’air n’y est pas humide, qu’il y circule librement et que Brest a tous les inconvéniens qui sont les opposés de ces avantages dans cette diversité d’opinions l’expérience seule peut décider la question. Je rentrai chez moi à la nuit, et après l’audience publique, je donnai une audience particulière à chaque lieutenant de vaisseau. »

A SUIVRE

Notes

« Montagne des Capucins » - Promontoire sur la rive droite, resté longtemps en marge de l’urbanisation civile et militaire de Brest à la différence des rives qui la ceinturaient, de Pontaniou à Bordenave. La « montagne » ne fut aménagée qu’à partir de 1695 par les moines capucins qui édifièrent un couvent (1695) une chapelle (1712-1744), des jardins et ouvrirent des accès vers le bourg de Recouvrance et Le Carpont. L’édifice servit d’hôpital temporaire durant la Grande épidémie de Brest (1757-1758). Il ne fut transformé en caserne par la Marine qu’après l’expropriation de la communauté religieuse (12 mars 1791).

« Thévenard » - Antoine-Jean-Marie Thevenard (1733-1815), amiral, ministre de la Marine, comte d’Empire. Admis dans la Marine royale (1769), capitaine en second du port de Brest (1770), capitaine du port de Brest (1772), capitaine de vaisseau (1773) ; sera sous-directeur du port de Brest (1776) (Extrait, Taillemitte, Dictionnaire).

« Zodiaque » - Vaisseau de 74 canons. Construction à Brest (1755-1756). En service (1757). Refondu (1767). Retiré (1783). (LV Roche, Dictionnaire).

« duc de Pralin » - César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin (1712-1785), ministre de la Marine (1766-1770) vint à Brest en août 1766. Durant son séjour, le 20 août 1766, les essais restés infructueux d’un nouveau cabestan inventé par M. Deslongchamps furent effectués pour tirer à terre le vaisseau le Zodiaque (Levot, II, 145-146).

« billarder » - Action de frapper à l’aide d’une masse de fer trempée – le billard – « emmanchée sur une longue barre de fer, de sorte que huit ou dix hommes peuvent l’empoigner sur deux files, les uns vis-à-vis des autres, pour billarder les cercles de fer que l’on met sur les mâts des vaisseaux… » (Dictionnaire, Vial du Clairbois, t. 1).

« Royal-Louis » - Vaisseau de 116 canons. Construit à Brest (1757-1759). En service (1762). Défaut de construction, jugé "en trop mauvais état » (1771). Décision de reconstruction (1773). Condamné (1778) (LV Roche, Dictionnaire). Sur les mâts du Royal-Louis, cette note d’un plan non daté (BN Ge C4016) mentionnant rive gauche de la Penfeld, vis-à-vis de l’anse de la Chapelle-Jésus, futur emplacement de la « digue » : des « Magasin pour loger les bois – [renvoi « c »] Il y a été bâti pour loger la mature du Royal Louis n’en ayant pas d’assez grand dans le port pour des vaisseaux de ce rang ».

« Sphinx » - Vaisseau de 64 canons. Construit à Brest (1752-1755). En service (1756). Refondu à Brest (1775-1776). Retiré (1802).

« Formes de Pontaniou » - Projet de construction de trois formes dans l’anse de Pontaniou (1742)  qui nécessita la destruction de deux cales (1696) de part en part du bassin d’échouage. Les travaux se poursuivirent de 1742 à 1756. La 1ère forme entra en service le 2 février 1756 ; la 2e forme fut terminée en avril 1756 ; la 3e forme en mai 1757. (Bernard Cros, Les formes de Pontaniou… dans Neptunia, n° 162 et 163, 1986.).

« Bretagne, Intrépide, Palmier » - Bretagne. Vaisseau de 110 canons. Construit à Brest (1765-1766). En service (1767). Désarmé à Brest (1775-1777), refondu partiellement (1778). Démoli (1796) – Intrépide. Vaisseau de 74 canons. Construit à Brest (1745-1747). En service (1747). Retiré (1781) – Palmier. Vaisseau de 74 canons. Construit à Brest (1750-1752). En service (1752). Reconstruit dans un des bassins de Pontaniou (1766-1767). Retiré (1782). (LV Roche, Dictionnaire).

« Forme couverte » - Projet de couverture des formes de radoub de Pontaniou et de Bordenave, dès 1772 puis élaboration d’un nouveau projet (août 1774). La couverture de la 3e forme fut seule réalisée en mars 1775, démolition (1818). (Bernard Cros, Les formes de Pontaniou…, dans Neptunia, n° 162 et 163, 1986.).

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