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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 29 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

Mardi 29 août [1775, Brest]

« Je me rendis vers 9 heures 1/2 du matin dans l’arsenal.

Attelier de voilerie – « Je visitai d’abord l’attelier de la voilerie. On y était occupé à recouper les voiles à demi usées d’un vaisseau d’un rang supérieur pour les faire servir à un autre d’un rang inférieur. L’attelier et le magasin des voiles sont vastes et bien entendus.

Magasin des toiles – « Je passai de là au Magasin des toiles et je me fis représenter les diverses espèces de toile dont on fait usage pour les vaisseaux, et qui sont tirées de différentes manufactures. On coupa devant moi des toiles en travers et on en tira des fils pour en examiner la trame et comparer les qualités. La manufacture de Beaufort* me parut l’emporter de beaucoup sur les autres, et principalement sur celle de Brest pour le travail et la beauté du chanvre : La toile d’ailleurs en est mieux fabriquée : elle est serrée et unie, tandis que celle de Brest est plus lâche et bourrue. Cependant les toiles de Brest* paraissent se déchirer plus difficilement que celles de Beaufort : on en fit l’essai en ma présence ; mais pour la durée, tout le monde convient que Beaufort mérite la préférence. On me montra ensuite un échantillon des toiles de Rennes* de la manufacture du sieur Boucher, desquelles on me parut faire très peu de cas. L’échantillon qu’on me présenta était fort inférieur à ce que j’avais vu à Rennes dans la manufacture même. Une différence si marquée me décida à écrire le jour même à M. le C[om]te de Goyon* commandant en Bretagne pour le prier de demander au s[ieu]r Boucher les échantillons et les prix de toutes les espèces de toiles qu’il fabriquait, et de me les envoyer à Brest par la plus courte voie.

Magasin des chanvres – « Je visitai ensuite le Magazin des chanvres qui est totalement dépourvu. Les ouvrages pour le service courant du Port consomment 40 milliers de chanvre par mois : à ce taux Il n’y en a pas pour trois mois dans les magasins ; et cependant indépendamment des ouvrages courans, il faut être approvisionné pour fournir aux armemens et pour completter en cas de besoin la garniture des vaisseaux en état d’être armés. J’ai donné les ordres nécessaires pour qu’il y soit pourvu.

Attelier de la garniture – « L’attelier de la garniture que je visitai ensuite, est superbe, d’un service très facile et abondamment pourvu de toutes les machines propres à préparer, assembler les agrêts des vaisseaux. On épiça un cable en ma présence.

Magasin de cordage – « Le magasin du cordage goudroné est fort dépourvu et l’on manque d’un très grand nombre de différens cordages pour completter les magasins particuliers des vaisseaux : il y sera pourvu.

Attelier de la corderie – « Je vis à la corderie basse filer les fils de carret, dont on fait les cables, les grelins et toutes les manœuvres d’un vaisseau. En suivant le travail de la filerie, je vis l’étuve où ces fils passent dans le goudron avant que d’être dévidés sur les rouets à la corderie haute. On commit en ma présence un cable de 21 pouces.

Ancres pour les vaisseaux – « En face de la corderie sur le quai je vis le dépôt des ancres des vaisseaux. Cette partie est complette, et le port est en état de fournir des ancres à 40 vaisseaux de ligne et à un nombre de frégates proportionné.

Magasins de brais, souffre et goudrons – « A la suite des corderies, je visitai des magasins de bray gras Servant au calfatage des vaisseaux pour la partie exposée à la pluie, de bray sec servant pour le corroi de la carenne des vaisseaux et pour le calfatage des parties intérieures ; de goudron pour les fils destinés à faire le cordage, enfin de souffre employé dans la carenne des vaisseaux pour blanchir le corroi et lui donner plus de solidité. Tous ces magasins sont dépourvus et ont à peine l’approvisionnement pour fournir aux services courans du Port. Je vais m’occuper de les approvisionner.

Hangards pour les bois – « A la suite de ces magasins, et après avoir passé par une tourelle* qui termine du côté de Brest les fortifications de la Place, je trouvai le long de l’ance du Magasin à poudre les hangards destinés à conserver le bois de construction à couvert. Les différentes espèces de bois y sont rangées par classe : le bois de chêne est placé au rez de chaussée et dans les greniers sont les bois de sapin. Ces hangards peuvent contenir au rez de chaussée 500 mille pieds cubes de bois de chêne pour faire 6 vaisseaux : à peine y en a t’-il actuellement la moitié. Le surplus dont Brest est muni est en dépôt dans la rivière de Penfeld. On convient cependant généralement que les bois se conservent mieux sous les hangards qu’on ne peut l’espérer dans l’eau. On n’a à opposer à cette méthode que la nécessité d’employer un assez grand nombre de journaliers pour les mouvemens à faire dans les hangards, soit pour y disposer les bois à leur arrivée dans le Port, soit pour les sortir lors de leur emploi.

Brasserie* – « A l’extrémité des hangards se trouve la brasserie ; que l’on a abandonnée. Cet établissement avait été fait pour suppléer aux vins de Saintonge, qui sont quelquefois rares, difficiles à faire venir en temps de guerre, et qu’on ne peut remplacer par des vins de Bordeaux qu’avec une dépense considérable. On donne le vin de Saintonge aux équipages dans la rade et pendant les deux premiers mois de campagne seulement, ce vin ne pouvant se conserver à la mer au-delà de ce tems. On avait tenté de remplacer ce vin par de la bière ; mais soit que les eaux de Brest ne soient pas propres à cette liqueur, soit que le goût naturel des Bretons pour le vin leur fasse rejetter toute autre boisson, tous les équipages étaient attaqués de coliques, et les médecins crurent devoir les attribuer à l’usage de la bière. La brasserie est donc un bâtiment devenu inutile et qui occupe un terrein qui pourrait être employé utilement.

Magasin et attelier de la Tonnellerie – « Je visitai ensuite le magasin et l’attelier de la tonnellerie où se travaillent et se rassemblent les futailles ou tonneaux pour l’armement des vaisseaux. Il y a actuellement des futailles pour 20 vaisseaux et du bois de mérain brut ou travaillé pour 25 autres : c’est l’objet dont le port est le mieux approvisionné, il est aussi le plus important.

« Le Magasin de la tonnellerie est le dernier bâtiment du côté de Brest. Dans l’état actuel du port, ce bâtiment immense est très mal placé : il est situé dans un endroit qui n’est fermé et séparé à la campagne que par une simple palissade de planche et dominé d’ailleurs par une montagne sur laquelle est un sentier public. Des effets aussi combustibles que des futailles, un magasin considérable et en même temps si important devrait être mis en sûreté et défendu contre toute entreprise qui serait bien facile à exécuter, si un homme mal intentionné osait la tenter. La tonnellerie ne sera en sureté que lorsque le plan des nouvelles fortifications de Brest sera exécuté ; mais ce terme parait encore fort éloigné, et cependant il n’est pas possible d’y suppléer sans des dépenses considérables ; ce qui oblige à se contenter de faire veiller le bâtiment par des sentinelles.

Exercice du canon à bord d’un vaisseau par des soldats du Corps R[oy]al de marine – « Quand j’eux fini cette tournée, je me rendis à bord du vaisseau l’Union* ; où je fis faire l’exercice du canon par des soldats du Corps Royal d’Infanterie de la Marine. Je fus d’ailleurs très satisfait de la précision et de la célérité avec lesquelles tous les mouvemens furent exécutés.

« Je dinai chez M. de Behague* commandant de la Place.

Machine à mâter – « Immédiatement après dîné je me suis rendu à la machine à matter* avec laquelle j’ai vu matter en place en moins d’une heure le grand mât et le mât de Beaupré du vaisseau Le Glorieux*. Cette machine est très simple et d’une grande solidité. Les plus grands vaisseaux peuvent s’en accoster à toutes les heures du jour. Elle a été exécutée sur les deisseins et sous la direction de M. Petit* lieutenant de vaisseau et de port.

Visite du bois de mâture – « Je me rendis de là aux hangards sous lesquels on travaille les mâts à couvert. J’y vis plusieurs mats qu’on avait tirés à terre et dont on fit la visite en ma présence.

Insectes qui attaquent ces bois – « On m’y fit remarquer le travail des vers qui sillonnent le bois, et celui des mites ou poux de mer, qui forment sur sa surface un deissein pareil à celui qu’en architecture on nomme vermiculé. Ces deux espèces d’insectes font beaucoup de ravages ; leur travail oblige souvent de réduire les mâts et vergues à des dimensions moindres que celles qu’ils avaient eues dans l’origine, et à les faire passer à des vaisseaux d’un rang inférieur. On n’a trouvé encore aucun moyen de se garantir de ce fléau qui endommage beaucoup les bois qu’on tient sous l’eau dans la rivière de Penfeld.

« A 7 heures du soir je rentrai chez mois où je donnai une audience publique et je conférai ensuite sur différentes parties du service avec plusieurs chefs de détails. »

A SUIVRE

Notes

« Manufacture de Beaufort » - Manufacture royale créée en 1750 à Beaufort-en-Vallée, en Anjou (Privilège royal du 31 mars 1750).

« Toiles de Brest » - Essai sur la Manufacture des toiles de Brest (1683-1780). Deux métiers à tisser furent installés en 1683 dans l’arsenal « pour estimer le juste prix à payer aux fournisseurs de la Marine ». Accord du Roi pour la création d’une manufacture de toiles à voile à Pontaniou (25 août 1684) qui doublait la manufacture de toiles de Pouldavid (Douarnenez). Cette manufacture fonctionna en lien avec la maison de correction de Pontaniou qui fournissait une partie de la main-d’œuvre en « femmes de mauvaise vie ». En 1687 la manufacture possédait 20 métiers ; en 1693, 50 métiers. En 1693, la manufacture fut donnée à l’entreprise au sieur Duplessis-Lestobec à charge pour lui de l’agrandir. En 1708, l’entreprise fut confiée à une « demoiselle Duplessis » probablement parente du précédent et en 1718 à un « sieur Duplessix-Geffard » titulaire d’un marché de fourniture de toiles à voile. Dans les années 1730 la Marine souhaita séparer la « manufacture » de la « maison de correction » appelée aussi « Refuge » ou « Madeleine », en raison de sa situation au milieu de l’arsenal et des risques qui se révèleront trop réels (1779, 1782) d’incendies volontaires par cette population indisciplinée. Le transfert ne se fit pas en dépit d’études d’implantation et d’essais locaux (L’Arc’hantel en Recouvrance, 1731). La manutention périclita (1744, 1747). Ce n’est qu’à compter de 1762, en raison de la construction des trois « formes » de Pontaniou (3e forme, en service en 1757) que la construction d’une nouvelle manufacture fut décidée sur la rive gauche, « le long et en dehors du bagne » sur l’arrière du bagne, près de l’hôpital de la marine (Etude Frézier, 31 octobre 1762). Construction par Choquet de Lindu à l’aide d’avances de trésorerie faites par un « sieur Léal » (1764-1765). Sur le fonctionnement de cette importante manufacture au-delà de la visite de Sartine en 1775, on se reportera à l’Encyclopédie méthodique Marine, t. 2, p. 670-683 [situation en 1776] et à la thèse d’Olivier Corre (Brest, Base du Ponant […], 1774-1783). En raison de l’incendie du 20 novembre 1776 qui détruisit la quasi-totalité de l’hôpital de la Marine, une partie de l’étage de la manufacture fut occupée en février 1777 par les « Gardes Marine » qui avaient cédé leurs propres locaux au service de santé du port. Résiliation du marché Duplessix (1772-13 mai 1780). La Manufacture des toiles de Brest passa en régie (mai 1780). Rattachement au budget de la Marine. (SHD Marine Brest, correspondance de l’Intendant du port avec la Cour, Levot, Brest ; Peter, Brest ; Corre, Brest).

« Toiles de Rennes » - Manufacture royale de « noyales », de la Piletière à Rennes, créée par Jean-François Le Boucher (1748).

« Comte de Goyon » - Louis-Claude de Vaudurant (1714-1792), comte de Goyon, commandant en second en Bretagne (1776 ?-1788).

« tourrelle » - Il s’agit de la « tour Noire », côté Brest - « Le fond du port est formé de chaque côté par une grosse tour carrée [tour noire côté Brest, tour blanche côté Recouvrance] qui est attachée aux fortifications de l’enceinte. Les deux servent de magasins à poudre et aux artifices des brûlots. » (Mémoire anonyme, 1701, cité par Peter, Brest, p. 33). En 1774 il est mentionné que ces tours appartiennent au service de la Place (relevant du département de la Guerre et non de la Marine). Toutefois la Marine y avait pratiqué, dans le rez de chaussée, une « issue » pour le service d’un corps de garde qui y était établi (1767-1768). Au XVIIIe siècle la chaîne de clôture du fond du port était tendue entre les tours noire et blanche ; cette chaîne fut repoussée en 1797 en amont entre Quéliverzan et le Bouguen, au niveau de l’actuelle limite de l’arsenal.

« Brasserie » - Une première brasserie vite abandonnée fut montée, au compte du roy, pour le service du port de Brest, dans l’anse Saupin (1762) par un particulier Jean-Baptiste Le Roy, ex-commis des vivres de la Marine qui y loua un « petit emplacement » pour sa production (1762-1766). Une seconde brasserie fut aménagée rive gauche, dans l’ancien « moulin aux bleds » par Choquet de Lindu et fonctionna, au compte du Roi, dans le fond de l’anse du moulin à poudre (1767-1774) sous la direction d’Albert Druenne, houblonnier, originaire de Landrecies envoyé à Brest (avec son épouse, quatre enfants et un aide) par l’intendant de Hainaut. Cette brasserie en dépit d’essais concluants (1769) fut reprise, en 1774, avec son important outillage appartenant au Roi (chaudières en cuivre, etc.), par le munitionnaire de la Marine. Deux brasseurs, les sieurs De Lattre et Jean-Baptiste Delcombre (ca1737-1779) époux de Louise Picon, « attirés » à Brest, venus de Flandre, se sentaient déjà, en mars 1772, menacés d’être congédiés. A l’occasion de la reprise par le munitionnaire l’on sait qu’il restait en service en juillet 1774, deux aides brasseurs – probablement les précédents ? - et des « houblonniers ». Tous ces personnels furent remerciés au 1er octobre 1774 et les propriétaires des champs de houblon [Traon Quizac ?] le furent à la Saint-Michel. (Levot, II, 147, n1 et SHD Marine Brest). L’une des portes d’accès à l’arsenal de Brest située dans le fond de l’anse du moulin à poudre, aujourd’hui comblée, s’appelle toujours en 2016 « Porte de la brasserie ».

« sentier public » - Ce très ancien chemin conduisant de Brest à Lambézellec longeait les remparts, surplombait la ligne de crête au nord du bastion de l’hôpital puis coupait l’ancienne vallée dite « de Kerinou » Jusqu’au XVIIe siècle, avant l’occupation par la marine de l’anse du moulin à poudre, ce chemin permettait aux brestois – et aux pèlerins de la chapelle Saint-Guénolé - d’accéder à Kergrach et Quizac en longeant les rives de la Penfeld.

« l’Union » - Vaisseau de 64 canons. Construction à Brest (1761-1763). Mis en service (1764). Retiré du service (1782) (LV Roche, Dictionnaire).

« Behague » (cf. notes, 24 août 1775) Ledit Behague, officier général, lieutenant général à Brest fut en conflit quasi-permanent avec le comte de Grasse et l’administration de la Marine durant son commandement à Brest.

« machine à matter » - La première machine à mâter fut construite en 1681, réparée en 1696-1697. La seconde machine, construite sur un imposant socle de maçonnerie, au pied du château fut mise en service en 1768 [cf. Petit, infra].

« Le Glorieux » - Vaisseau de 74 canons. Construit à Rochefort (1753-1756). Mis en service (1756). Pris par les Anglais lors de la bataille des Saintes (1782). (LV Roche, Dictionnaire).

« Petit » - Le sieur Joseph Jean Petit, ingénieur de la Marine, lieutenant de port à Brest. Marié à Brest (Saint-Louis) le 25 juin 1755, originaire de la paroisse Saint-Louis de Toulon, fils de Gaspard Petit, écrivain ordinaire de la Marine et d’Anne Meiffran, marié avec Marie-Jacquette La Mothe. Au mariage est témoin « De Lindu », ingénieur de la Marine. En 1766 Petit était signalé de retour de Saint-Domingue. Lors de la remise des devis estimatifs des travaux à faire pour la construction de la nouvelle machine à mâter, Petit fut mis en concurrence avec Choquet de Lindu, sur lequel il obtînt la préférence avec une estimation moindre : 25000/26000 liv. contre 32000 liv. à Choquet (17 avril 1768). Il fut en charge de la partie « mâture » des travaux de la nouvelle machine, mise en service vers le 25 nov. 1768 ; tandis que Choquet se contentait des travaux de maçonnerie. Grâce à cette machine l’on pouvait dorénavant mâter à Brest six vaisseaux de 64 à 74 canons par jour au lieu de deux en un jour d’été avec l’ancienne. En récompense des économies réalisées par rapport aux devis initiaux, Petit reçut 2000 liv. de gratifications (21 janvier 1769). (Reg. par. Saint-Louis de Brest, GG 152, fol. 22v et correspondance de l’intendant du port avec la cour).

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