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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 30 AOUT 1775.

Publié le par Sean O'Reil

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

Mercredi 30 août [1775, Brest]

Magasins particuliers des vaisseaux* – « J’employai une matinée à faire une visite approfondie de 41 magasins particuliers. Dans chacun desquels doit être rassemblé le gréement complet d’un vaisseau ou d’une frégate, ainsi qu’une grande partie des différens effets nécessaires pour son équipement. Je n’ai trouvé qu’un très petit nombre de ces magasins dont l’approvisionnement soit complet. Tout y est rangé dans le plus bel ordre et sous une forme très commode pour le service. On voit seulement avec peine que la proximité de la montagne doit entretenir dans ces magasins une grande humidité, quoiqu’il soit recommandé très expressément d’en ouvrir les fenêtres du côté du port, toutes les fois que l’air est sec et que le soleil se montre malgré toutes ces précautions on ne peut se flatter que les agrets s’y conservent plus de 12 ou 15 ans.

Magasins particuliers des frégates* – « Je passai de là aux magasins particuliers des frégates situées du côté de Recouvrance.

Grosses forges – « Je vis ensuite l’attelier des grosses forges* où l’on encola une ancre en ma présence, et on souda les bras d’une courbe pour les vaisseaux.

Clouterie* – « Dans l’attelier de clouterie, je vis tout le travail des différentes espèces de cloux nécessaires pour la construction et l’emménagement des vaisseaux. On emploie les enfants des ouvriers à faire les plus petits cloux.

Autres forges* – « Je visitai aussi un 3e attelier des forges où se travaillent diverses ferrures pour la construction, l’entretien et l’armement des vaisseaux. Les bâtimens où sont établies ces forges aux ancres m’ont paru dans le plus mauvais état et avoir besoin d’être rebâties. Il sera nécessaire de leur donner alors une direction différente de celle qu’ils ont, ce qui pourra se faire avec facilité en prenant un peu plus sur la montagne.

Bureaux – « A la suite de ces bâtimens sont quelques bureaux d’officiers d’administration, où je me fis représenter les registres. Je vis aussi une boutique de chirurgie* où sont rassemblés les médicaments et drogues nécessaires pour donner les premiers secours aux ouvriers qui se blessent dans les travaux.

Vaisseau La Bretagne refondu – « J’entrai dans le vaisseau La Bretagne* dont je visitai les 3 batteries. On est occupé à la refonte de ce vaisseau, qui depuis 3 ans est dans le bassin. On avait ôté dans le temps toutes les étoupes de ce bâtiment, sans qu’on ait pu savoir qui en avait donné l’ordre. Cette opération, dont on ne voit pas quel peut avoir été l’objet a hâté la pouriture du vaisseau.

Visite d’une gabare – « Je me transportai ensuite à bord de la gabare l’Ecluse* qui venait d’entrer dans le port avec un chargement de bois sous le commandement de M. le Cher de Laurencie* lieutenant de vaisseau. Je visitai tout l’intérieur de ce bâtiment. Je dinai chez M. l’intendant.

Martinet et moulin à scies* – « Après diner je m’embarquai dans mon canot et je remontais le port et la rivière de Penfeld pour voir le martinet et le moulin à scie* établis au haut de la rivière. Le martinet est un établissement fort utile : cette forge que votre Majesté acquit il y a quelques années d’un particulier, est employé à convertir en barres de fer malléable, les vieux canons et tout le vieux fer du port, on y coule aussi des saumons qui sont un excellent lest pour les vaisseaux. Avant cet établissement on vendait tous les vieux fers à très bas prix, ou quelquefois lorsqu’on manquait des fers des dimensions nécessaires, on y suppléait avec ces ferailles que l’on convertissait en barres ; mais ce travail qui se faisait à bras, portait le prix des barres à une cherté extraordinaire. Il serait à désirer que le travail du martinet pût se faire avec du charbon de terre, ainsi qu’on le pratique dans les forges d’Angleterre : On emploie à Brest du charbon de bois, ce qui augmente considérablement les frais de fabrication.

« Le moulin à scie qui est mû par les mêmes eaux qui font aller le martinet, présente pareillement beaucoup d’utilité et d’économie. On y réduit en bordages ou en planches les bois qui ont quelque défaut, ou qui ne pourraient être employés dans toutes leurs dimensions.

« Lorsqu’on se sera procuré une plus grande quantité d’eau, ce qui est possible, les deux machines pourront travailler à la fois ; mais dans l’état actuel, il est rare que les eaux puissent fournir en même temps aux deux roues.

Dépôt de canots, chaloupes et autres bâtimens – « En redescendant la rivière de Penfeld, au-dessus de la Pointe du Salou*, on me fit remarquer un dépôt de divers bâtimens de mer utiles pour le service du port et plusieurs chaloupes et canots pour les vaisseaux. Il serait à désirer qu’on pût faire une espèce de hangard sur (…) Ces bâtimens qui dépérissent exposés à la pluie ou au soleil, fussent conservés à l’abri des injures de l’air.

Dépôts de bois de construction – « On me fit remarquer aussi, à mesure que je redescendais la rivière, différens enfoncemens ou anses* dans lesquels sont rassemblés des amas de bois de construction : on en a divisé les espèces autant qu’on l’a pu, afin d’éviter les dépenses et le temps qu’on perd à faire des recherches ; mais il faut convenir qu’on ne connait ni la quantité ni les espèces de bois de construction qui sont envasés dans la rivière. Il y a des pièces qui peut-être y sont depuis plus de 30 ans. J’ai donné ordre qu’on les tirât toutes à terre pour en faire le recensement et qu’on ne remit dans l’eau que ce qui ne pourrait pas être contenu à terre sous les hangards.

Dépôt de bois de mâture bruts ou travaillés – « Dans cette rivière sont aussi en dépôt la plus grande partie des mâts bruts dont le port est approvisionné. L’autre partie est dans la rade dans l’anse de Keruon* à l’entrée de la rivière de Landerneau ; on me les avait fait remarquer quand je traversai la rade pour venir à Brest. Les mâtures travaillées, autres que celles d’assemblage, classées par ordre et sous le nom de chaque vaisseau, sont aussi déposées dans la rivière où elles sont contenues sous l’eau de manière qu’elles portent sur la vase dans toute leur longueur et qu’elles soient recouvertes d’eau à marée haute. Il serait à souhaiter qu’elles le fussent en tout temps ; et pour y parvenir, on m’a proposé de faire une fosse dans une anse de la rivière, où en tout temps les mâts seront submergés. L’endroit qu’on a choisi présente d’ailleurs un autre avantage.

Fosse aux mâts projettée* – « Le concours de plusieurs sources ou petits ruisseaux y rassemble une grande quantité d’eau douce et on a reconnu que les vers qui attaquent les mâts, sont éloignés par l’eau douce. On estime que la dépense de cette fosse peut monter à 80 mille livres et qu’elle pourra contenir l’approvisionnement nécessaire pour le nombre des vaisseaux que Votre Majesté se propose d’entretenir à Brest.

Magasins des vivres*, 1ère visite – « Après avoir examiné tout ce qui est contenu sur les bords de la rivière, je redescendis jusqu’à l’avant-garde et je mis pied à terre aux magasins des vivres. Je goutai les vins et le biscuit destinés pour les embarquemens, et le pain journalier des forçats. Je fis ouvrir en ma présence des barils de lard et autres salaisons et je visitai les greniers des légumes. Tous les vivres me parurent en général de bonne qualité ; mais comme la nuit survînt, je remis au lendemain à visiter les bleds et les farines et je revins chez moi où je donnai à l’ordinaire une audience aux gens du port et je travaillai ensuite dans mon cabinet jusques à l’heure du souper. »

 

A SUIVRE

Notes :

« Magasins particuliers des vaisseaux » - rive gauche – situés sur le quai de Kéravel, au rez-de-chaussée de trois magasins adossés à la « montagne de Keravel » (1767-1769).

« Magasins particuliers des frégates » - rive droite - mentionnés dès 1670-1672, pour les « vaisseaux », du côté de Recouvrance ; sont transférés rive gauche (1769). Seuls subsistent rive droite : quelques magasins particuliers pour les agrès et les matériels « en retour » de campagne (quai et Pontaniou, de part en part de la Cayenne) ; les magasins dits « des frégates » situés sur le quai de l’artillerie, au pied de la « montagne des Capucins » : 28 petits magasins en rez-de-chaussée, avec menuiserie au premier étage (Plan Blondeau, 1785).

« attelier des grosses forges » - situé dans l’anse de Pontaniou, entre les formes et la « montagne des Capucins ». On y trouvait : les forges des constructions (ou « grosses forges ») ; les forges aux ancres ; la clouterie et les forges pour les fortifications (ou « petites forges »). Plus en amont de la Penfeld, sous les Capucins, avant les cales de Bordenave (ou Bourdenave), l’on trouvait une autre « forge à huit feux ».

« clouterie » - En janvier 1783 l’on trouve à l’atelier 72 cloutiers dont 46 sont employés « à marché ».

« enfants des ouvriers » - On lira avec curiosité l’article de périodique suivant : Sylviane Llinares, « L’apprentissage dans les arsenaux de la Marine au XVIIIe siècle », Techniques & Culture [En ligne], 45 | 2005, mis en ligne le 18 mai 2008, consulté le 12 novembre 2016. URL : http://tc.revues.org/1446 ; DOI : 10.4000/tc.1446

Le travail des « enfants ouvriers » fut réglementé par la République en 1793 : on ne pouvait être employé dans les arsenaux de la Marine comme « garçon », avant huit ans et comme « apprenti » avant dix ans…

« boutique de chirurgie » - appelée aussi « boutique du port » ou « boutique du parc » est l’ancêtre de « ambulance principale » du port de Brest, probablement située à l’étage du bâtiment dit « bureau général des ouvriers » ou dans le bâtiment contigu, au pied de la « montagne des Capucins », sur le quai de l’étuve à plier les bordages. Cette « boutique » dont l’existence est précisée dans l’ordonnance du 15 avril 1689 (livre 20, titre VII, art. 1) était tenue par un chirurgien entretenu de la Marine, en charge des premiers soins à donner aux ouvriers et bagnards blessés dans l’arsenal. Cet emploi sédentaire était réservé à un chirurgien expérimenté inapte à l’embarquement. D’autres fonctions pouvaient s’agréger à cette boutique : dentistes et autres « remetteurs de dislocations » dont le plus célèbre fut Yves Lunven [av. 1688-ap. 1745], employé au magasin général qui fut fait chirurgien ordinaire de la Marine en juillet 1716. Je vous livre les noms de quelques « chirurgiens du parc » : Giraud (1735), Laborde (1736-1739), Thomas Marsan (1739-1745), Louis Corbet (1745-1767), etc. En parallèle d’autres chirurgiens entretenus de la Marine donnaient des soins à domicile (Recouvrance) ou chez les « hôtesses » pour les matelots de passage.

« Bretagne » - Vaisseau de 110 canons. En construction à Brest (1765), mis à flot (1766), en service (1767). Retiré (1796). (LV J.M. Roche, Dictionnaire, I, 85).

« L’Ecluse » - Gabarre de 8 à 20 canons. En construction au Havre (1764), mise à flot et en service la même année. Passe à Brest (1770). Retiré (1787). ((LV J.M. Roche, Dictionnaire, I, 166).

« Cher de Laurencie » - Probablement François de la Laurencie (1735-1795), dit le « commandeur de la Laurencie », lieutenant de vaisseau en 1775.

« martinet et le moulin à scie » - « Usine de La Villeneuve » en Guilers, fondée par l'industriel Richard-Duplessis (1767-1770) pour transformer les fers anciens en fers neufs. Elle fut achetée par la Marine (1772). En savoir plus :

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/la-villeneuve.html

« Salou » - La « montagne » du Salou et sa « pointe » firent l’objet de travaux d’arasement, de 1822 à 1865. En réponse au questionnement du ministre, deux hangars avaient été construits, en 1770-1771, pour accueillir des bois et occasionnellement des chaloupes. Néanmoins le problème du « garage » des canots et chaloupes inemployées resta récurrent dans le fonctionnement de l’arsenal brestois.

« anses » - De nombreuses « anses » existaient au XVIIIe siècle tout au long de la Penfeld jusqu’à la Villeneuve, destination de Sartine ce 30 août 1775. En partant de la porte de l’arrière-garderive gauche : anse Champmeslin ou du « Vieil hôpital », anse de Chailon (anse Chaillou, devenue Le Breton), anse Saupin, anse aux Pains (ou « aux Pins », ou « aux Vieux Pins »), anse Goyen – Sur la rive droite : anse de Kervallon, anse au Rebut*, anse Herpin* (ou de la Chapelle-Jésus), anse au Merle*, anse aux Baux*, anse de la Villeneuve* (ou de Langoulouarn). Les anses existantes – c’est-à-dire non comblées, en 2016 - sont marquées d’un astérisque.

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/anse-au-merle.html

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/anse-aux-baux.html

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/anse-de-langoulouarn.html

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/anse-goyen.html

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/11/anse-le-breton-a-brest.html

http://tonnerredezef.over-blog.com/2015/09/anse-saupin-a-brest.html

« anse de Keruon » - au XVIIIe siècle sur la paroisse de Guipavas, auj. sur la commune du Relecq-Kerhuon (Finistère), anse toujours en eau. En 1757 le comte de Kerléan de Kerhuon loua à la Marine une partie de l’anse qui fut transformée en « dépôt de mâtures ». On y ajouta une maison de gardien et un magasin (4 mars 1778). L’anse fut achetée le 11 octobre 1787 par la Marine à ses propriétaires : le chevalier Fontaine de Mervé, le marquis de Kerouartz et le comte de Kerléan. De nombreuses terres furent noyées et une digue-écluse construite (Stear). Sous la Révolution les propriétés (terres, manoir, fermes, moulins) furent confisquées puis vendues par la Nation comme biens d’émigrés (1791) aux Le Roy, Mazé-Launay, Vrignaud, Romain-Malassis, etc. Au XIXe siècle la politique d’acquisition foncière de la Marine fut poursuivie à grande échelle non sans de nombreux contentieux et procès (1819-1856). Auj. en bordure de l’anse subsiste un établissement pyrotechnique militaire, héritier des importantes poudreries de Saint-Nicolas et du Moulin-Blanc (1875-1880). (S.H.D. Marine, Brest)

« Fosse aux mâts » - bras de rivière, en amont de La Villeneuve en direction du moulin de Penfeld qui devait être clos par une retenue (barrage, écluse ?) au niveau de la chapelle Saint-Guénolé. Toujours à l’état de projet en 1785. En définitive la « fosse » fut réalisée en 1787 à Kerhuon.

« Magasins des vivres » - « Parc aux vivres » ou « Quai des vivres » de l’arsenal et ses différents magasins qui s’étendaient sur la rive droite (en face du château), de la chapelle Notre-Dame, marquant l’entrée de l’arsenal (auj. porte Jean-Bart) à la « Pointe ». Les premiers magasins aux vivres destinés à abriter « biscuits et salaisons » furent construits en 1670-1672. On n’y trouvait également : des boulangeries (dont la première date de 1676), des magasins aux vins, aux blés (ou « légumes secs », 1698), une « tuerie » pour les bovins, ovins et caprins, etc.

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