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JOURNAL DE VOYAGE DE SARTINE A BREST, 1er septembre 1775.

Publié le par François OLIER

 

Extraits du Voyage dans les ports de Bretagne ou Journal de M. de Sartine, ministre de la Marine à Brest (samedi 24 août - 11 septembre 1775).

PRECEDENT

 

vendredi 1er septembre [1775, Brest]

Carène d’un vaisseau à flot – « Vers les 10 heures du matin je me rendis dans le port, où je vis chauffer le vaisseau le Glorieux* qui avait été viré en quille pour être carené. On me fit remarquer tous les aparaux qui servent à cette manœuvre et la manière dont elle s’exécute. Je me fis rendre compte de l’avantage qu’il pouvait y avoir de caréner un vaisseau à flot, en ce que les coutures du côté qui se trouve hors de l’eau s’entrouvrant par l’effort du vaisseau, les étoupes y sont rechassées avec plus de force au lieu que lorsque le vaisseau est carené dans le bassin, portant sur sa quille, toutes les parties font effort sur elles-mêmes en embas, et les coutures bien loin de s’ouvrir, se trouvent plus ressérées qu’elles ne l’étaient lorsque le vaisseau étant à flot, l’effort de chaque partie en embas était détruit par l’effort du fluide en haut. D’où je conclus qu’on peut carener dans un bassin les vaisseaux neufs, parce que cette opération s’y exécute avec plus de célérité, mais que pour les vaisseaux dont l’état est douteux, il ne faut pas hésiter de les virer en quille pour les caréner.

Bombardiers et apprentifs canoniers – « Après avoir assisté pendant une heure à la carene du vaisseau le Glorieux, je me rendis à la batterie d’instruction* située du côté de Recouvrance près des batteries de l’entrée. Les bombardiers et les apprentifs canoniers y firent en ma présence l’exercice du canon et tirèrent au blanc. Ils exécutèrent aussi toutes les manoeuvres nécessaires pour embarquer et débarquer les canons et pour remonter une pièce dont l’affut a été brisé. Les bombardiers firent ensuite l’exercice du mortier et tirèrent quelques bombes. Je fus très satisfait de la manière dont ces compagnies sont tenues et exercées.

« Près de la batterie est une salle où l’on instruit les apprentifs canoniers de la théorie du canonage. J’assistai à leur école où les maîtres canoniers du port les instruisent sous les ordres des officiers d’artillerie. En continuant de parcourir cette partie du rempart, on me fit voir la redoute* qui sert à travailler les artifices et où l’on dépose ceux qu’on garde en magasin.

2e visite des magasins aux vivres* – « Je me transportai de là aux magasins des vivres où je fis un examen particulier des salaisons. On m’en fit voir de différentes espèces. Celles d’Irlande me parurent mériter la préférence sur celles que l’on fait en France ; mais je trouvai ces dernières fort supérieures à celles que le sr Kermikaël, irlandais, à faites à Brest pour essai. Je visitai ensuite les greniers à bled*. Le grain me parut un peu mêlé et avancé : la qualité cependant en était assez belle, et je jugeai qu’en le travaillant beaucoup, on pourrait en faire d’excellente farine.

Ecole d’artillerie. Soldats de la Marine – « Je fus diner chez le commandant et l’après-midi je me rendis de nouveau au rempart de Recouvrance pour y voir faire aux soldats du Corps Royal de Marine, l’exercice du canon et du mortier, et exécuter les manœuvres nécessaires pour l’embarquement et le débarquement des canons. Je fus très satisfait de la manière dont ils s’en acquittèrent.

Magasin à poudre* – « Je parcourus ensuite l’enceinte de la Poudrière qui peut contenir 500 milliers de poudre. Ce bâtiment m’a paru très mal situé en cas d’attaque. Il est exposé au feu des mortiers et à celui du canon de l’ennemi ; indépendamment de ce magasin il y en a d’autres dans le haut de la rivière*, où il ne faudrait pas hésiter de rassembler toute la poudre, dans le cas où l’on craindrait une entreprise sur Brest.

Batterie au-dessus des magasins aux vivres* – « Je visitai aussi une batterie située au-dessus des magasins aux vivres. Cette batterie fut construite il y a quelques années contre l’avis de tous les officiers. Son extrême élévation rend son feu très désavantageux : il y a apparence que malgré la dépense énorme qu’elle a dû coûter, elle ne sera jamais d’aucun usage. Quoique sa construction ne remonte pas à plus de 12 ans, la plate-forme est déjà ruinée.

Parc et magasins de l’artillerie* – « En redescendant sur le quai, je visitai les magasins de l’artillerie que j’ai trouvés dans le plus bel ordre. Une partie des canons est rangée sur le quai de ces magasins, l’autre est disposée devant les magasins particuliers des vaisseaux du côté de Brest. On a toute l’artillerie et tous les affuts montés ou en magasin nécessaires pour les bâtiments existans dans le port.

« On alèza en ma présence un canon, et on me fit voir ensuite le détail des outils qui servent à cette opération. On visita une pièce de 24, et j’appris comment on s’assure des défectuosités qui peuvent se rencontrer dans l’ance d’un canon. Je vis aussi mettre un grain à une pièce dont la lumière était évasée.

« Il m’a paru que tous les travaux de l’artillerie et tout ce qui tient à ce détail qui est dirigé par M. de St Jullien*, commandant de l’artillerie et par les officiers de vaisseau, est dans un état qui ne laisse rien à désirer. La nuit qui approchait, ne permit pas de faire ce jour-là la visite de la salle d’armes*. Je me contentai d’y donner un coup d’œil. Je rentrai chez moi où après l’audience publique, j’eus plusieurs conférences sur le service avec le capitaine du Port et divers officiers chargés de détails. »

A SUIVRE

Notes :

« Le Glorieux » - Vaisseau de 74 canons. Construit à Rochefort (1753-1756). En service (1756). Retiré du service après la bataille des Saintes, démâté. Pris par les Anglais et naufragé (1782). (LV Roche, Dictionnaire, 1, 227).

« Batterie d’instruction » - Rive droite, à la Pointe - cf. marqueur « 1 » sur le plan de Brest, par Chevalier, 1773 : « batterie pour l’exercice des canoniers » (BNF, GED-1496).

« redoute » - Rive droite, à la Pointe - cf. marqueur « 5 » sur le plan Chevalier de 1773 : « redoute où l’on fait les artifices » (BNF, GED-1496). En mai 1748 une explosion y fit des morts et des blessés.

« magasins aux vivres » - Rive droite, Parc aux vivres, sur le quai - cf. marqueur « 9 » sur le plan Chevalier de 1773 : « magasin des vivres pour les salaisons et les légumes » (BNF, GED-1496).

« greniers à bled » - Rive droite, Parc aux vivres, sur le quai - cf. marqueur « 11 » sur le plan Chevalier de 1773 : « magasin des blés et des vins » (BNF, GED-1496).

« magasin à poudre » - Rive droite, à la Pointe - cf. marqueur « 6 » sur le plan Chevalier de 1773 : « magasin à poudre de la Pointe » (BNF, GED-1496). Construit en 1677-1678.

« [autres magasins à poudre] dans l’arrière-port, rive droite, du côté de Bordenave-Salou.

« Batterie au-dessus des magasins aux vivres » - Rive droite, au-dessus du Parc aux vivres (auj. Jardin des Explorateurs), appelée « batterie Filley » ou « batterie inutile ».

« Parc et magasins de l’artillerie » - Rive droite, Parc d’artillerie, sur le quai d’artillerie (surplombée par la « caserne des marins », auj. centre-vie désaffecté de Pontaniou).

« M. de St-Jullien, commandant de l’artillerie » - Jean-Baptiste César de Saint-Julien Chambon (1716-Brest, 1784), capitaine de vaisseau (1757), colonel d’artillerie (1762), chef de brigade d’artillerie (1764) à Brest, Le Havre, etc. commandant en chef de l’artillerie de marine (1775), se retire (1776). Chaque brigade comprenait 7 compagnies de canonniers et une compagnie de bombardiers. Les compagnies de 100 hommes chacune, étaient commandées par un capitaine en pied, deux lieutenants en premier, et deux lieutenants en second. L'état-major était composé d'un capitaine de vaisseau, chef de brigade, un colonel, un lieutenant-colonel, un major, un aide-major, un sous-aide-major, un aumônier et un chirurgien. (Microfiche SHD, Officiers (1660-1792), fiche n° 87/99 – dépouillement AN Mar. C1)

« Salle d’armes » - Rive droite, sur le quai d’artillerie en bord de Penfeld, au 1er étage du bâtiment de la direction de l’artillerie. La salle d’armes fut construite en 1672 pour recevoir les armes « légères » des équipages (sabres, piques, mousquets, fusils, espingoles, etc.). Cette salle était un lieu incontournable pour les visiteurs du « tour de l’arsenal » de l’époque, en raison de la présentation somptueuse des armements, présentés en « panoplies » décoratives. Le bâtiment fut totalement incendié le 25 janvier 1832 et les collections détruites : « De ces fusils, de ces armes précieuses qui permettaient de suivre les progrès de l'artillerie depuis plusieurs siècles, il ne restait rien » (Levot). Reconstruit en 1843.

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