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LA CHAPELLE DE LA MARINE, A BREST (1741-1908)

Publié par Sean O'Reil

LA CHAPELLE DE LA MARINE, A BREST (1741-1908)
Un monument brestois disparu…

Quelques lignes pour faire ressurgir du passé cette chapelle de la Marine, dont l’histoire colle intimement à celle de Brest. Vous pourrez en juger par vous-même, tour à tour : chapelle, tribunal, hôpital, magasin de la marine, puis de nouveau chapelle. Elle était située rue de la mairie, en face de l’entrée de l’hôtel de ville, à main gauche de l’église Saint-Louis.

La première pierre de la chapelle fut posée le 10 août 1741 par Jacques Bigot de la Mothe (1699-1753) intendant de la marine au port de Brest, pour servir de lieu de culte aux aumôniers de la marine formés au séminaire fondé par les Jésuites (ca1686-1697). La chapelle fut construite d’après les plans d’Antoine Choquet de Lindu (1712-1790), ingénieur de la marine, en pierres de Caen et en granit local, sur le modèle du noviciat disparu des Jésuites de la rue du Pot-de-Fer de Paris (auj. rue Bonaparte, 6e arrondissement). L’exécution de l’ensemble, de plus de 33 mètres de longueur sur treize de largeur, consistait en deux ordres superposés par un fronton ; l’ordre inférieur était dorique tandis que le supérieur était ionique. On peut trouver la description du monument dans Le Guennec (Finistère Monumental, Brest et sa région, II, 30-33) et en ligne dans un article de la Dépêche de Brest (n°7436, 26 juin 1906) dû à la plume de Delorme : « Brest qui s’en va… ».

La chapelle de la Marine dans l'ancien quartier Saint-Louis (1829), avant la construction des halles.

La chapelle de la Marine dans l'ancien quartier Saint-Louis (1829), avant la construction des halles.

La distribution intérieure de la chapelle permettait l’accueil de 1200 personnes dont certaines trouvaient place dans des tribunes aériennes situées de plain-pied au niveau du premier étage d’une des ailes de l’ancien séminaire. Parmi les éléments mobiliers intéressants figurait le tableau offert aux Jésuites le 10 août 1743 par Jean-Frédéric Phélypeaux de Maurepas (1701-1781), secrétaire d’Etat à la Marine : une « Assomption de la Vierge » œuvre de François Boucher (1703-1770) dont l’ange dénudé fit en son temps scandale. En 1762, le Parlement de Bretagne, suiveur de celui de Paris, ordonnait l’expulsion des Jésuites de leurs lieux d’enseignement. A Brest les biens de ces « corrupteurs de la jeunesse » furent inventoriés, du 30 avril au 3 mai 1762 et vendus publiquement du 10 au 18 janvier 1763, à l’exception du mobilier et des accessoires liturgiques de la chapelle.

De 1763 à 1794, le bien fut conservé par la Marine et suivit la dévolution des bâtiments de l’ex-séminaire : lieu de culte pour les troupes de la Marine (1763-1771) puis pour les gardes de la Marine – lire élèves officiers nobles (1771) - enfin de chapelle pour l’hôpital de la Marine détruit par un incendie en novembre 1776 qui occupa le Séminaire et éleva des baraquements hospitaliers (1778) dans ses cours et jardins. Arriva la Révolution et ses excès dont le pic fut l’installation, dans la chapelle désaffectée, transformée un temps en Temple de la Concorde, du sanglant Tribunal révolutionnaire brestois (février-août 1794). La Terreur passée avec son cortège d’exécutions et de vandalisme, la Marine s’empressa de réoccuper les lieux. Nouvelle destination : magasin pour les vivres de l’hôpital, voire salles d’hôpital en cas d’épidémie, avec construction d’un étage en planches pour recevoir les malades et blessés (1794-1814).

En 1814, à la demande des sœurs de la Sagesse, Louis de France (1775-1844) duc d’Angoulême, Grand amiral d’une France ‘restaurée » attribua l’ex-chapelle à l’hôpital de la Marine (hôpital Saint-Louis). Il fallut attendre la construction du nouvel hôpital de la Marine, de 1822 à 1834 (hôpital Clermont-Tonnerre) et la consécration de sa chapelle (1834, reconstruite en 1858-1863) pour que la « chapelle du Séminaire » devienne véritablement chapelle de la Marine(1834). Intéressons-nous maintenant au mobilier de cette chapelle qui a servi à bien des usages depuis 1790. Ce mobilier était très simple, hormis un retable placé derrière le maître autel œuvre d’un sculpteur flamand de la famille Scheemakers, peut-être s’agit-il de Peter II Scheemakers (1691- ?) ? Cette œuvre, variante « hospitalière » des prises de guerre, a une histoire attachée à celle des religieuses de la Sagesse de l’hôpital de la Marine. Petit retour en arrière.

L'on distingue sur cette photographie les tribunes occultées par des rideaux.

L'on distingue sur cette photographie les tribunes occultées par des rideaux.

Il faut pour placer le décor, savoir que les Filles de la Sagesse de Brest oeuvrèrent sans aucune interruption à l’hôpital de la Marine, de 1785 à 1903. Ces religieuses laïcisées par la Loi dès 1792 ne prêtèrent pas serment à la Constitution civile du clergé et ne furent jamais sérieusement inquiétées par les autorités révolutionnaires, même à une époque où la guillotine sévissait à Brest. L’on peut parler de miracle les concernant ou plutôt de la protection et de la bienveillance des autorités administratives du port et du comité de salubrité navale. L’hôpital de la Marine alla jusqu’à servir, chose incroyable, de 1798 à 1810, de maison-mère à la Congrégation, accueillant des dizaines de religieuses persécutées qui y travaillèrent en habits « civils ». Brest était devenue la dernière « maison de la Sagesse » en activité en France sur les 82 que comptait la Congrégation en 1789. Mais revenons à notre chapelle.

A l’avènement de l’Empire et dans le cadre de la nouvelle politique concordataire du pouvoir impérial, les Filles de la Sagesse de l’hôpital de la marine de Brest, furent sollicitées par la Marine pour organiser à Cherbourg, à Port-Louis, à Anvers, de nouvelles « maisons » dans les hôpitaux maritimes. En décembre 1809, un contingent de sept sœurs quittèrent Brest pour Anvers pour y organiser le service hospitalier du port sous la direction du docteur François Billard (1770-1816), nommé médecin en chef de la Marine. A Anvers la situation hospitalière était catastrophique. Les hôpitaux du port au nombre de trois (Minimes, Janssens, du bagne) étaient débordés ; l’on créa en périphérie de la ville en bordure de l’Escaut un quatrième hôpital de la Marine de 1200 lits, dans les locaux de l’ancienne abbaye cistercienne de Saint-Bernard-sur-l’Escaut (auj. Hemiksem, Anvers, Belgique). En 1814 pour « remercier » les religieuses de leur service à la citadelle d’Anvers, les autorités portuaires firent démonter et transférer à Saint-Bernard le retable dont j’ai parlé plus haut dans le texte. Ce groupe de marbre blanc représentant une « Sainte Trinité, Vierge et les Anges délivrant les âmes du Purgatoire » fut attribué aux religieuses en reconnaissance des soins attentifs prodigués aux blessés et malades de la ville (siège d’Anvers, d’avril à mai 1814). A la Paix, au retour des religieuses à Brest, le retable démonté à Saint-Bernard fut chargé sur « l’Hector » (capitaine de vaisseau Moras) et trouva place dans la chapelle de la Marine, alors chapelle de l’hôpital maritime.

La chapelle de la Marine devenue une institution brestoise, bastion de la « Royale » pour les uns, exécrée par les autres comme « temple de caste », fit les frais, comme la congrégation des Filles de la Sagesse, des lois laïcistes du début du siècle. La congrégation qui avait miraculeusement survécu aux persécutions de la période révolutionnaire ne put résister à la loi de 1903 qui ordonnait leur départ des hôpitaux de la Marine (expulsion de religieuses de l’hôpital maritime, du 20 novembre 1903). Le 21 septembre 1906, Gaston Thomson (1842-1932) ministre de la Marine signait, lors de son passage à Brest, une convention avec la municipalité Aubert (1904-1908) pour la cession à la ville de la chapelle de la marine, pour permettre officiellement l’ouverture de la rue qui deviendra rue Jules Michelet et le désenclavement pour des mesures hygiéniques du quartier Keravel. La démolition de l’édifice commencée le 24 décembre 1907 fut terminée le 25 mai 1908. Ainsi se terminait l’histoire mouvementée de la chapelle de la Marine de Brest.

Avant de conclure ce billet, je ne peux résister au plaisir de partager avec vous cette courte note sur les tribunes de la chapelle de la Marine, dont l’une – celle qui nous intéresse – pouvait accueillir 80 dames « de qualité » (1846) et leurs femmes de chambre, extraite de l’ouvrage de l’historien Yves Le Gallo : « Etudes sur la Marine et l’officier de marine » (t. II, 212, n458).

« On célébrait dans la chapelle de la Marine, qu’avait fait rouvrir l’amiral Grivel [préfet maritime de 1834 à 1846], des offices distingués. La carte d’entrée était de couleur verte. Toutefois, une carte de couleur rose, exclusivement pour les dames, permettait l’accès aux tribunes. Des chaises disposées dans le chœur étaient réservées aux officiers militaires et civils. Dans les tribunes, où aucun homme, même en uniforme, ne pouvait s’introduire, des bancs étaient prévus pour les femmes de chambre, qui ne pourraient entrer isolément. L’accès aux gens du commun n’était pas interdit, mais les gardiens de service devaient exclure les jeunes enfants non accompagnés de leurs parents, refouler les individus en haillons, et ne pas admettre qu’on entrât avec des enfants sur les bras ».
LA CHAPELLE DE LA MARINE, A BREST (1741-1908)